Capacités des adaptations chronobiologiques aux contraintes de la Course au large.
Des
enseignements applicables aussi à terre.
En
mer, ces hommes sont soumis à des contraintes de durée que l'on ne rencontre
nulle part ailleurs. En effet, les compétitions se déroulent sans arrêt
plusieurs jours, plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Pendant tout ce
temps, il faut foncer, barrer, manœuvrer, régler, surveiller, étudier la
meilleure option. Ainsi l'activité à bord est soumise aux exigences du
bateau et malgré le bruit incessant, les mouvements violents, l'humidité
permanente, il faut vivre, dormir et se nourrir.
La
gestion des rythmes de sommeil est, dans ce contexte, primordiale et a fait
l'objet de nombreux travaux.
1
- Campagne de travaux pendant la Course en Solitaire du Figaro .
Nous
avons ces travaux en collaboration avec le Dr Pierre Yves GUILLEMOT (CHU
Nantes Pr GINET ), l'Institut VIELIFE
[1]
, sous la responsabilité scientifique du Pr ARBUS et
du Dr TIBERGE de l'unité de sommeil du CHU de Toulouse-Rangueil.
Pour
avoir une appréciation la plus exacte possible de l'activité cérébrale
d'un navigateur solitaire qui dans ce type de course ne dort en moyenne que
220 minutes sur 4 jours de course ( questionnaire réalisé sur l'ensemble des
coureurs en 1989 et 1990), nous avons effectué un enregistrement
électro-encéphalographique permanent dans les conditions réelles de course.
5 électrodes la première année puis 9 électrodes l'année suivante,
étaient implantées par collage sur le cuir chevelu des coureurs quelques
heures avant le départ de chacune des étapes de la Course en Solitaire du
Figaro. Ces électrodes étaient reliées à un enregistreur Holter de la
taille d'un gros baladeur qui était fixé au niveau de l'abdomen ou de la
hanche.
Cet
"équipement" était porté en permanence pendant l'étape c'est à
dire 3 ou 4 jours de chacune des étapes et si possible pendant les 2 jours de
récupération à terre. En outre pendant cette phase d'enregistrement le
coureur devait changer cassette et piles toutes les 24 heures.
Une
expérimentation aussi lourde n'avait jamais encore été réalisée dans les
conditions réelles de la vie en mer, pendant une course aussi dure et aussi
prestigieuse que la solitaire du Figaro.
L'étude
électro-encéphalographique a permis d'obtenir des résultats
précis et objectifs sur le sommeil réel des coureurs. Malgré des
conditions techniques de terrain extrêmement difficiles, ces enregistrements
ont pu mettre en évidence que quand il manquait de sommeil, le navigateur
solitaire dormait en sommeil polyphasique, c'est à dire par périodes courtes
de sommeil entrecoupées de phases d'éveil.
Ces
périodes réduites dans la plupart des cas à 20 minutes, permettent malgré
tout d'obtenir une bonne récupération avec un cycle de sommeil comprenant
tous les stades importants.
La
mise en évidence de phases de Sommeil Lent Profond et de phases de Sommeil
Paradoxal (ou phase de rêves) sur cette période courte suivie d'un réveil
spontané prouve l'efficacité réelle de ce type de sommeil ultracourt et les
possibilités étonnantes d'adaptation de l'organisme humain.
Nous
avons constaté également que cette efficacité était accentuée chez les
coureurs qui prenaient en compte les rythmes circadiens et ultradiens
d'activité et de repos de l'organisme. Ainsi les périodes de sommeil
comprenant des phases de Sommeil Lent Profond se situaient
préférentiellement en fin de nuit et en début d'après-midi.
Une
telle adaptation est obtenue naturellement en 1 à 3 jours selon les
individus, elle est favorisée par le manque de sommeil, par l'application des
techniques de relaxation qui favorisent le raccourcissement des périodes
d'endormissement, et par le choix judicieux des périodes de sommeil
selon les prédispositions physiologiques du moment.
Ainsi,
le coureur, isolé dans un milieu hostile, retrouve instinctivement le sommeil
de ses ancêtres préhistoriques qui, exposés aux prédateurs de toutes
sortes, devaient impérativement se
réveiller de temps en temps pour surveiller les alentours.
2
- Travaux sur la vigilance
: Course en Solitaire du Figaro,
British Steel Challenge, Vendée-Globe.
Le
but de ces travaux était de mettre en évidence les périodes ou
l'altération de la vigilance est maximale au cours de différents types de
courses.
Les
tests de vigilance consistaient à observer et à mémoriser des images
apparaissant sur l'écran d'un ordinateur portable ou de l'ordinateur de bord.
Ainsi
parmi des mains défilant dans différentes positions sur l'écran, il fallait
reconnaître une droite d'une gauche. De
même, parmi des disques distincts les uns des autres, il fallait retrouver le
dernier apparu sur l'écran. Chaque
test, d'une durée moyenne de trois minutes, était complété par un
questionnaire sur la durée et la qualité du sommeil préalable, sur les
conditions météorologiques, etc...
La
valeur du score du test réalisé, comparé au score d'un test-référence
était l'élément d'évaluation instantané du niveau d'altération de la
vigilance.
Ces
tests permettaient de quantifier un phénomène sournois et par définition
difficilement mesurable subjectivement.
Ainsi,
conscients de leur déficit, les coureurs pouvaient différer des manœuvres
qui, dans ces conditions, les exposaient inconsidérément.
Un
dépouillement après la course a permis de mettre en évidence les moments et
les causes d'altération et d'en tirer les enseignements nécessaires à
chacun pour y remédier.
Chaque
test étant mis en mémoire, il était facile de les exploiter ensuite à
terre pour définir les évolutions du profil de la vigilance face aux
sollicitations de la
compétition.
Les
types de navigation très différentes, navigation hauturière et régate
pendant 3 jours, navigation en équipage d'un mois et demi, navigation en
solitaire de 4 mois, ont permis d'étudier très précisément les questions
posées par des organisations de vie à bord très différentes les unes des
autres:
-
dans le Course en Solitaire du Figaro, quelle est la durée et la répartition
des périodes de sommeil qui permet de rester le plus vigilant ?
-
dans la British Steel Challenge, ou 10 bateaux identiques s'affrontaient
autour du monde par étapes de 45 jours, chaque équipage a adopté une
organisation différente de I'activité à bord.
Quelle est l'organisation la plus efficace pour maintenir une bonne
cohésion de l'équipage et limiter les pertes de vigilance individuelles ?
-
dans le Vendée Globe Challenge, les solitaires ont dû impérativement gérer
leur fatigue pendant 4 mois. Quelle est la durée de sommeil quotidienne
minimale et quelle est sa répartition idéale ? Comment gérer les conditions
extrêmes du Grand Sud ou une
vigilance de tous les instants est nécessaire ?
Ces
tests ont confirmé que la prise en compte des rythmes chronobiologiques
individuels et généraux limitait les perturbations de la vigilance par une
induction plus rapide du sommeil et par un sommeil de meilleure qualité.
Les
conséquences principales étant :
-
une meilleure performance à la fois physique et intellectuelle;
-
un meilleur équilibre psychique, ce qui dans le cas d'un équipage peut être
essentiel;
-
une sécurité accrue notamment face aux risques d'accidents pendant les
manœuvres ou face au risque de chute à la mer.
-
3
- Travaux appliqués pendant le record du Tour du Monde de Bruno PEYRON. La
chronobiologie dans la course en haute mer:
Ces
études précédentes démontrant qu'une période courte de sommeil est
d'autant plus récupératrice qu'elle s'insère harmonieusement dans les
rythmes d'activité spontanés de l'organisme, il était intéressant de
proposer une organisation de bord prenant en compte cette rythmicité
chronobiologique.
C'est
ainsi que nous avons proposé à Bruno PEYRON et à ses 4 équipiers une
organisation des quarts originale. Le principe de base reposant sur une
répartition régulière et immuable des périodes d'activité et de repos de
chacun.
La
journée à bord de "COMMODORE EXPLORER" était divisée en 2
périodes de 3 heures 30 la nuit et en 4 périodes de 4 heures le jour. La
journée était donc établie sur 23 heures car autour de l'Antarctique, la
vitesse du Catamaran permettait de gagner tous les jours environ 1 heure sur
le soleil.
Dans
l'Atlantique, la route parallèle au fuseau horaire ménageait une 24ème
heure réservée à la convivialité, qui ne manquait pas avec un équipage ou
l'amitié fut un des moteurs de l'exploit.
Chaque
quart assurait successivement chacune des périodes. La composition des 2
quarts de 2 équipiers a été faite selon les complémentarités techniques
mais aussi selon le profil chronobiologique de chacun intégrant notamment la
notion de sujets dits " du soir" et de sujets dits " du
matin".
Chacune
des périodes de repos était divisée en 2 demi périodes. Chaque demi
période dite de "réveil interdit"
étant attribuée définitivement avant le départ à chaque équipier
du quart au repos qui disposait par conséquent de trois périodes de sommeil
par jour d'environ 2 heures lui permettant ainsi de dormir sans l'angoisse du
réveil brutal et traumatisant, sauf cas de force majeure. L'autre équipier
de repos pouvait être disponible si nécessaire
pendant cette demi période, sa disponibilité pendant sa période de
repos n'entamant pas son capital de sommeil. Pendant la demi période
suivante, la priorité de repos et de disponibilité était échangée entre
ces équipiers.
Ainsi
chacun était sûr de pouvoir dormir près de 6 h par jour, ce qui dans ces
conditions, permettait une récupération suffisante.
Quant
à Bruno PEYRON, ses périodes de sommeil se répartissaient en 2 fois 2
heures la nuit et une fois 2 heures en début d'après midi, c'est à dire aux
périodes les plus proches du rythme physiologique de sommeil.
Ainsi,
les deux quarts se succédaient régulièrement tout en restant en phase avec
l'alternance du jour et de la nuit. Cette régularité
par rapport aux synchroniseurs externes comme le soleil s'est avérée
essentielle, induisant spontanément les périodes de sommeil répétées avec
la même ponctualité chronobiologique
tout au long du voyage.
Le
temps d'endormissement et la qualité du sommeil furent
nettement améliorés, une fois l'horloge interne de chacun calée sur
ses repères horaires spécifiques. De plus il n'y eu pratiquement ni accident
corporel ni difficultés relationnelles qui sont les stigmates initiaux en
bateau de l'altération de la vigilance et de la fatigue par privation de
sommeil.
Une
telle organisation est très différente de celle pratiquée habituellement
car dans un esprit d'équité, on préfère l'organisation par
quarts dits "tournants" dans lesquels les horaires de travail
et de repos changent chaque jour. Ainsi, chacun subit un décalage horaire
permanent accentuant les pertes
de vigilance maximales au petit matin, moment où les besoins de sommeil
génèrent des phases d'endormissements involontaires extrêmement
dangereuses.
C'est
d'ailleurs à cette période que la plupart des accidents surviennent car
cette altération de la vigilance est le corollaire de la phase de repos
physiologique circadienne à laquelle correspond, entre autres, un
minimum thermique.
4
- Application de ces notions pendant la "Route de l'Or" (Janvier-Février
1998) avec l'équipage d'Isabelle AUTISSIER.
Pour
l'équipage de PRB, un enregistrement polygraphique à été réalisé à
terre sur chacun des équipiers
[2]
. C'est à
partir des profils quantitatifs et chronobiologiques de chacun des équipiers
et des souhaits de l'équipage que l'organisation quotidienne des périodes
d'activité et de repos a été mise au point.
L'expérience
préalable réalisée avec Bruno
PEYRON a été bien entendu fondamentale.
Selon
le diagramme ci-joint:
Les
équipiers ont des périodes régulières d'activité et de repos. Ceux
"du soir" sont en activité en première partie de nuit tandis que
ceux du matin sont en activité en 2eme partie de nuit.
Ceux
qui ont moins besoin de sommeil ont une durée de récupération nocturne
moins importante.
Selon
la volonté de l'équipage, les quarts se chevauchent pour amener un équipier
"frais et reposé" toutes les heures et demie.
Enfin,
la répartition des repas tout en restant assez classique tente de concilier
la chronobiologie, les rythmes de chacun pendant la course
[3]
, et la convivialité.
5
- Intérêt de ces travaux pour des populations soumises à des contraintes de
désynchronisation de l'activité :
a
- dans le monde de la mer
Une
organisation de ce type, intégrant les notions de chronobiologie peut
facilement être applicable par l'ensemble des marins en tenant compte
toutefois des particularités de leur activité:
-
Plaisanciers naviguant sans escale pendant plusieurs jours ou plusieurs
semaines.
-
Marins Pêcheurs. Une étude électroencéphalographie identique à celle du
Figaro est en préparation afin de mieux cerner les contraintes de la pêche.
-
Marins au commerce.
b
- dans le monde de l'entreprise
Le
travail en horaires coupés, les horaires variables, le travail de nuit, le
travail par quarts sont des contraintes très semblables à celles subies par
le navigateur. Mal gérées, elles sont souvent catastrophiques quand elles
touchent des activités à hauts risques.
On
a constaté que plus de 65 % des grandes catastrophes type Tchernobyl, Three
Miles Island ou même les catastrophes ferroviaires ont lieu entre minuit et 6
heures du matin, moments ou la contradiction entre les besoins physiologiques
de sommeil et la nécessité de l'éveil se traduit par une perte de vigilance
entraînant une baisse des capacités visuelles, une mauvaise intégration des
signaux ou des données, une perte des performances intellectuelles, un
ralentissement des temps de réaction.
Combattre
cette altération de la vigilance en proposant des périodes de récupération
courtes est possible. Les coureurs l'ont
démontré.
L'efficacité
de ces périodes de récupération étant directement liée à leur insertion
correcte dans les rythmes circadiens
[4]
et ultradiens
[5]
de l'activité physiologique individuelle.
L'intérêt
de ces travaux déborde donc largement le monde de la mer et de grandes
entreprises s'intéressent de très près à ces résultats.
La
relation entre l'homme et les rythmes biologiques individuels et
environnementaux est une notion encore très nouvelle mais qui, nous l'avons
montré, joue un rôle essentiel
dans l'adaptation de l'homme à un environnement contraignant à la fois pour
sa performance, sa sécurité et sa qualité de vie.
Biblio
partielle :
1
- Arbus L, Tiberge
M. Le sommeil du navigateur solitaire - sous presse.
2
- Benoît O, Foret
J . Le sommeil humain – Masson, 1991
3
- Benoît O.
Principes chronobiologiques et troubles du sommeil. Etat de veille et
de sommeil, actualités de pharmacologie clinique.
Masson (Paris) 1989, 172-178.
4
- Buguet A. Sommeil et
environnement extrême chez l'homme
in : Le sommeil humain (Benoit
O, Foret J ), 1991, Masson 86-91.
5
- Bonnet M H. The effects of sleep fragmentation on sleep and
performance in younger and older subjects.
Neurobiology of aging
1989; 10: 21-25.
6
- Chauve JY,
Guillemot PY. Etude de la
Vigilance de 15 coureurs du Figaro par tests de réactivité et de
reconnaissance -1990;
7
- Dingues D F, Powell J W. Micro
computer analyses of performances on a portable, simple visual RT task during
sustained opération. Behaviour Research Methods, Instruments and Computers;
1985
8
- Guillemot PY. Assistance médicale sur une course au large en Solitaire par
étapes D.U.S.S. 1989
9
– Guillemot PY. Sommeil et forme physique des solitaires dans une course au
large Médecine Nantes 90
10
- Goldenberg F. Pharmacologie du sommeil
In Physiologie du sommeil
- Masson
11
– Lagarde D, Barrault B, Milhaud C. Exercice physique soutenu et rythme
veille-sommeil SSA. 1988
Trav. scient. n° 9
12 - Magon de la Giclais B. Etude du sommeil fractionné d'un navigateur solitaire en course transatlantique à la voile. Thèse de Médecine- Toulouse.
13 - Poirier J. Le sommeil en course à la voile en solitaire - Figaro 1992 - Nantes
14 – Siffre M. Rythmes biologiques, sommeil et vigilance en confinement prolongéE.S.A. SP 180 March 1990
15
- Stampi C. Polyphasic sleep
stratégies improve prolonged sustained performance : a field study on 99
sailors. Work and Stress - 1989
[1]
VIELIFE 10 avenue Desaix 78600
MAISONS-LAFFITTE
[2]
Enregistrements
effectués à l'unité de Sommeil de l'Hôtel-Dieu par le Dr Damien LEGER.
L'ensemble des travaux et des protocoles proposés à Isabelle Autissier et
à son équipage ont été réalisés en collaboration avec le Dr Damien
LEGER.
[3]
Il
est important de manger avant d'aller se coucher plutôt que de manger au
réveil. En effet, le temps nécessaire à l'assimilation des aliments va
nécessiter une latence d'environ 2 heures, pour que les calories ingérées
soient directement utilisables au niveau
du muscle. Si le repas est pris au début du quart, l'apport d'énergie ne
sera disponible qu'en fin de quart, c'est à dire au moment d'aller dormir.
De plus la digestion nécessite des calories qui seront soustraites de
celles utilisées pendant cette période d'activité.
[4]
Rythme circadien : Un grand nombre de fonctions biologiques (température,
sécrétions hormonales, fonctions neurovégétatives) se synchronisent
sur l'alternance jour-nuit et donc sur une périodicité proche de 24
heures. Dans cette rythmicité, on met en évidence 2 phases plus favorables
au sommeil, une au voisinage du
minimum thermique (c'est à dire en deuxième partie de nuit), l'autre en
milieu de journée (ce qui correspond au moment de la sieste)
[5]
Rythme ultradien : on a pu
constater qu'il existe des "portes d'entrée" du sommeil
réparties de façon régulière tout au long de la journée selon une
périodicité assez proche de celle des cycles de sommeil. La détection
personnelle de ces périodes de prédisposition au sommeil peut aider à
choisir une période de repos pleinement favorable au sommeil.