EVOLUTION
CLIMATIQUE ET EXTENSION DU CHOLERA
Pr .Francis KLOTZ
Chaire de médecine tropicale- EASSA- Val de Grâce- Paris
Communication au Colloque "Mer & Santé" Brest, 20 septembre 2001
Y a
t’il un lien entre le “ temps détraqué” (avec l’accentuation du
nombre et de la puissance des catastrophes naturelles) et l’extension du
choléra, cette infection épidémique redoutable par sa morbidité et sa
mortalité (120.000 morts par an), sur des populations cibles?
L’effet
de serre a fait couler beaucoup d’encre et sa responsabilité dans le
réchauffement des océans ainsi que l’augmentation des précipitations sont
des éléments non discutables. Le médiateur climatologique de cette
évolution parait être un phénomène décrit par les pêcheurs de la côte
Est de l’Amérique du Sud dés le XVI ème siècle. Il s’agit
du réchauffement des eaux côtières du Pacifique qui a lieu aux alentours de
Noël et qui a été appelé pour
cela “ El Niño ”.
Il s’agit en fait du prolongement à composante méridionale du
contre courant équatorial du Pacifique, qui s’écoule devant la côte Est
du continent sud américain. Il y a un changement dans la circulation normale
des alizés soufflant normalement vers l’ouest avec incursion exceptionnelle
d’eau chaude dans le domaine du courant du Pérou. Ceci réalise “l’oscillation
australe ”.L’augmentation qui se produit à l’Ouest entraîne
une diminution à l’Est. Ce phénomène a une influence sur le climat car le
dégagement de chaleur et d’humidité au dessus de l’océan entraîne une
augmentation des précipitations. L’oscillation australe accentue la mousson
en Asie et par voie de conséquence augmente la sécheresse en Australie et en
Afrique.
“ El
Niño ” 1997 fut le plus fort jamais rencontré, la température à la
surface de l’océan Pacifique au large de l’Amérique du Sud était de
5°c supérieure à la normale. “ El Niño ” serait le
thermomètre révélateur de l’effet de serre et de la pollution
atmosphérique!
Les
exacerbations climatiques ont un impact sur les régions tropicales avec
augmentation de la reproduction des agents vecteurs (moustiques, mouches).
depuis 1997, il y a 5 à 10 fois plus de pluie sur la côte Est de l’Afrique
avec des crues et une incidence majeure sur les maladies du péril fécal dont
le choléra fait partie. Cela s’associe à une sécheresse en Amérique
centrale et à des cyclones tropicaux dans les îles du Pacifique Sud, au
Pakistan et au Bangladesh. Le lien entre l’augmentation d’incidence du
choléra dans les dix dernières années et l’augmentation de température
ambiante due à “ El Niño ”, a été évoqué par la
communauté scientifique ( 1).
Le
choléra, cette maladie quarantenaire, est une toxi-infection due à Vibrio
cholerae, bacille gram
négatif, qui atteint la muqueuse intestinale, la colonise, y adhère puis
libère sa toxine. A coté du péril fécal classique, connu de tous, un
réservoir marin a été découvert dans le zooplancton. Il existe en effet
,une relation entre les épidémies saisonnières de choléra et la
prolifération de ,certains éléments du plancton dans l’estuaire du Gange
et du Bramapoutre. Le vibrion a été découvert en grande quantité dans ces
micro-organismes marins. Il a été mis en évidence une relation étroite
entre l’augmentation des cas de choléra au Bangladesh et l’augmentation
de la température de la mer en surface dans la baie du Bengale. On peut en
déduire que l’augmentation de la température de la mer en particulier
pendant “ El Niño ” 1992 a contribué à la propagation de l’épidémie
de choléra en Amérique du Sud.
Le
reservoir de germe du vibrion cholérique est bien sur l’homme infecté,
mais il existe donc également un reservoir permanent dans la nature
constitué par le zoo-plancton et par voie de conséquence: les fruits de mer
et les crustacés. Si le milieu n’est pas favorable, le vibrion est à l’état
dormant viable non cultivable ( VNC). Si les conditions deviennent favorables,
le gène Tox R. régit le retour à la forme active.
La
transmission se fait surtout par contact avec les malades et leurs déjections
et bien sûr par les mains sales de l’entourage et des porteurs sains. L’eau
de boisson et les aliments contaminés sont des véhicules de la maladie. L’homme
est à la fois milieu de culture et milieu de transport.
Sur
le plan épidémiologique, il existe un équilibre entre infection et
immunité en zone d’endémie. Le phénomène pathologique devient
épidémique lorsque des communautés humaines à immunité faible sont en
contact avec le vibrion. (surpopulation, réfugiés, catastrophes naturelles).
L’épidémie peut être explosive comme dans les camps de réfugiés (Goma
1994) par transmission interhumaine en zone sèche. elle peut être
traînante, une petite quantité de vibrion étant diluée dans le milieu
ambiant en zone humide côtière, par exemple lors des inondations comme cela
s’est vu à Djibouti en 1993 et 94.
Cette
infection évolue par pandémies. Localisée depuis des siècles sur le
continent indien, on individualise la première extension appelée “ première
pandémie ” de 1817 à 1823, qui s’est propagée vers l’Asie, le
Moyen Orient et l’Afrique de l’Est. “ La 2 ème pandémie ”
de 1829 à 1851 qui atteignit les mêmes territoires et se propagea également
en Europe et en Amérique du Nord. “ La 3 ème
pandémie ” de 1852 à 1859 eu une progression plus rapide à cause de
la propulsion à vapeur, elle atteignit l’Amérique du Sud. “ La 4 ème
pandémie ” ,de 1863 à 1879 progressa
par le canal de Suez, “ la 5 ème ” de 1881 à
1889 atteignit tous les continents sauf l’Australie. A cette occasion Koch
découvrit le vibrion en 1883. “ La 6 ème ” de 1899
à 1923 se concentra sur l’Asie, le Moyen Orient et l’Europe de l’Est.
“ La 7ème ” dans laquelle nous sommes encore a
débuté aux Célèbes en 1961. Le vibrion responsable est Vibrio
El Tor, identifié en 1902 au Sinaï. Elle a progressé vers l’Asie en
1962, vers le Moyen Orient et l’Europe de l’Est en 1965 pour atteindre l’Afrique
en 1970. Après une accalmie, de manière concomittante avec des inondations
et des migrations de populations, elle ressurgit en Afrique noire en 1991,
puis en Amérique du Sud en 1997 ou 147425 cas furent diagnostiqués avec 6274
morts déclarés. En 1997 , 65 pays ont déclarés des cas dont 80% en
Afrique.
La
périodicité des épidémies est due: au hasard des cas importés, à l’état
de l’immunité de la population en fonction de l’âge (si le vibrion ne
circule plus, il y a une baisse de l’immunité naturelle), mais aussi à l’apparition
éventuelles de nouvelles souches. La mise en évidence de réservoirs
aquatiques marins pour Vibrio cholerae
01 était connue au Bangadesh; elle a également été prouvée au Pérou.
La température ambiante est positivement corrélée avec le nombre de cas. Le
pic de température de l’été 1998 dû à “ El Niño ”
précédait le pic de cas de choléra de 3 semaines. La température de l’eau
de 19,3 °c étant le seuil
annonciateur de l’augmentation du nombre de cas (1).
La
relation semble évidente entre l’évolution climatique et l’extension du
choléra. Cette relation est polyfactorielle, le phénomène “ El
Niño ” parait en être le starter!
La
lutte contre le choléra passe par l’amélioration du niveau de vie des
populations. Cette infection reste un bon indicateur du faible niveau de
développement et d’hygiène.
(1)
Speelmon E, Checkley W, Gilman R, Patz J.,Hopkins J;,Calderon M.,Manga S.
Cholera incidence and El Niño-Related
higher ambient temperature
JAMA 2000, 23,3072-3074
23/02/02