Organisations
du travail à bord et vigilance
Dr Dominique Jégaden
Rapport
introductif au thème « Sommeil et vigilance en mer »
Colloque
« Mer & Santé – Brest » 20 et 21 septembre 2001-09-22
Ces coupures de presse ne sont qu’un petit
échantillon de faits-divers maritimes récents. On peut se demander comment
de tels accidents peuvent survenir lorsqu’on connaît le niveau de
précision des systèmes de positionnement actuels et les alarmes radar. C’est
oublier que gérer une situation de route de collision requiert une attention
de tous les instants. Il faut en effet repérer suffisamment tôt cette
situation. Il faut suivre au radar la route de l’autre navire, tenter d’anticiper
les changements de cap prévisibles selon les règles de navigation
internationales, prévoir également suffisamment tôt une manœuvre de son
propre navire et guetter une anomalie qui pourrait survenir au cours de ces
événements… Bref, il faut un état de vigilance sans failles pour gérer
la sécurité du navire.
Lorsque l’accident survient, son origine se
trouve donc très vraisemblablement dans ce que les rapports des sociétés d’investigations
d’accidents maritimes (BEA-mer en France, Marine Accident Investigation
Branch en Grande-Bretagne) nomment « le facteur humain », que l’on
retrouve aux côtés des « facteurs matériels » (état de la
coque, avaries de machines) et des « facteurs météorologiques ».
Ces
« facteurs humains » seraient d’ailleurs à l’origine d’environ
40% des fortunes de mer selon ces mêmes organismes d’investigation1.
Mais que cache donc le terme de « facteurs humains » ?
Il va de soi qu’on entend généralement par là l’erreur de navigation,
par exemple un défaut d’estimation d’un courant lors d’une manœuvre
(cause probable de la collision en mars 2001 entre deux minéraliers, dont l’un
était au mouillage d’attente, au large de Calais2)
.
Ce
peut être aussi un négligence : la négligence coupable du
commandant du ferry « Express Samina », qui regardait un match de
foot-ball à la télévision avec une partie de son équipage lorsque son
navire, par gros temps, fit naufrage, le 26 septembre 2000, près de l’Ile
Paros, entraînant la mort de 70 personnes.
Erreur
de navigation ou défaut de réaction encore, liés à la prise de produits
psycho-actifs tels que l’alcool, ou certains médicaments, ou bien à l’existence
de pathologies telles que le syndrome d’apnée du sommeil.
Pour autant, la notion d’erreur humaine ne doit pas être confondue
avec celle de conduite répréhensible lorsqu’elle résulte d’une fatigue
(ce qu’on appelle « fatigue factor » ou encore "seafatigue"7,8), entraînant une baisse de
la vigilance, elle-même à l’origine de négligences, confusion des ordres
et des opérations de travail, et résultant du sous-effectif, de l’insuffisance
de formation, des horaires de travail excessifs, des rythmes de quarts
épuisants…
Selon
le rapport Selander3, de 1993, 38% des
accidents des collisions et 53% de ceux résultant des échouages sont dus à
une perte d’attention et à la somnolence au cours de la navigation.
Le
rapport Donaldson4, de 1994, estime que la
fatigue est la cause première ou une cause essentielle de 70 à 80% des
accidents maritimes induisant une pollution.
Si
l’on prend, par exemple, la chronologie des faits dans le naufrage de l’ Erika,
on note que l’équipage avait été soumis à du gros temps pendant les
trois jours précédant l’accident et que la nuit précédant celui-ci, la
tempête sévissait : le commandant, dans ces conditions de fatigue
cumulée, de longue présence à la passerelle, de dette de sommeil certaine,
pouvait-il être en possession de toute la clarté d’esprit nécessaire pour
gérer au mieux une avarie telle qu’elle s’est présentée ? On peut
en douter, et qui pourrait lui en vouloir ? Or c’est lui qui a été le
premier mis en examen et incarcéré !
Le rapport de l’institut allemand Institute of Shipping Economics and
Logistics (1994) fait remarquer que l’un des facteurs principaux d’accidents
est une charge de travail trop importante pour l’équipage. 38% des
officiers et 20% des commandants selon ce rapport effectuaient plus de 160
heures supplémentaires en moyenne par mois.
D’autres
enquêtes encore (en particulier celle de la Fédération Internationale des
travailleurs des transports, l’ITF) ont montré que plus de 60% des marins
de commerce travaillent plus de 8 heures par jour, quelquefois 15 heures,
voire encore plus.
On pourrait penser que ces excès de durée de travail ne concernent que
des navires étrangers battant pavillon de complaisance, aux équipages
multi-ethniques corvéables à merci. Mais les effectifs réduits et l’allongement
du temps de travail touchent aussi les armements français.
Si
la veille à la passerelle est assurée normalement par quarts de 4 heures ( l’officier
assurant le 0 à 4 heures assure aussi le 12 à 16 heures et ainsi de suite),
l’officier de quart, dans la journée de 8h à 20 heures, est souvent seul
à la passerelle et ne fait appel au timonier que s’il le juge nécessaire.
S’il est seul, l’officier doit déclencher un dispositif appelé « l’homme
mort » qui, en cas de non-acquittement d’un signal sonore (tous les 5
ou 10 minutes), active une alarme générale. Mais ce système pouvant être
stoppé par ledit officier, il perd beaucoup en fiabilité.
Si
la nuit l’officier de quart est généralement assisté d’un matelot, ce n’est
pas toujours le cas.
Quant
au commandant, il doit théoriquement rester hors quarts, mais doit être
présent à la passerelle en cas de visibilité réduite (qui peut durer
plusieurs jours !) et lors de l’aterissage, lorsque le pilote monte à
bord.
Mais
dans certaines zones de navigation comme
en Manche et en mer du Nord, des tournées courtes entre les différents ports
(appelées « tournées du nord ») augmentent considérablement la
durée de travail des marins qui dépassent alors de loin les durées
réglementaires de travail. Il devient même banal que le commandant prenne le
quart, ce qui a pour effet de
réduire sa disponibilité, d’augmenter sa fatigue et de relâcher sa
vigilance5. Ce qui paraît grave, c’est
que certains armements ont tendance à systématiser cette prise de quart par
le commandant.
A la pêche, les durées excessives de travail, très souvent
supérieures à 12 heures par jour, ainsi que l’irrégularité de ces
durées, sont bien documentées, dictées par la « chasse du
poisson » et aussi, il faut bien le dire, par le système de
rémunération à la part.
Si l’on évoque le cas des navires de pêche au large, on observe que le patron est à la passerelle de 6 heures à 22 heures et quelquefois la nuit pendant les manœuvres du train de pêche. Le lieutenant prend généralement le quart de 22 heures à 6 heures du matin. Les périodes de travail et de repos des matelots dépendent du nombre de traits de chalut effectués durant les 24 heures, les périodes de repos étant aléatoires de jour comme de nuit…12
Constat
est donc établi que :
o
La réduction drastique des effectifs
embarqués
o
Les durées de travail de plus en plus longues
étalées sur 24 heures
o
Mais aussi les nuisances physiques liées au
navire : bruits, vibrations, état de la mer
sont bien à l’origine de fatigue, pouvant entraîner des troubles du sommeil9 et de la vigilance, sources de catastrophes maritimes.
Il
faut remarquer que les seuls marins à avoir vraiment progressé dans ce
domaine, hormis la Marine Nationale (qui n’a pas de problèmes d’effectifs
) ont été les coureurs au large en solitaire. On comprend qu’il s’agisse
pour eux d’un problème de sécurité vital.
Par contre, dans le milieu du commerce et de la pêche, peu de gens semblent s’intéresser à ce sujet. Les travaux et les solutions proposées sont rares. Il est bien entendu illusoire de prôner une augmentation des effectifs, compte tenu du contexte de mondialisation. Tenter de modifier l’organisation du travail serait plus réaliste. Quelques propositions sont apparues récemment, pour trouver des solutions différentes que le sacro-saint « quart de 4 heures », notamment en privilégiant une période de repos de 10 heures d’affilée, mais au prix d’une augmentation de la durée de certains quarts à 6 heures6. D’autres solutions devraient être étudiées en conformité avec les connaissances de la chronobiologie et les expérimentations de terrain.10, 11
1
Marine Accident investigations Branch (MAIB) Annual
Report 1999 : human factors = 37%.
2 Une
collision entre deux minéraliers s’est produite le 10 mars 2001 vers
11h40 à 5 nautiques au large de Calais, dans la zone de mouillage d’attente
du port de Dunkerque. Les deux navires impliqués dans l’accident étaient
chargés, chacun, de près de 150000 tonnes de minerais de fer. En provenance
du Brésil, l’Awobasan battant pavillon de Hong Kong est allé
heurter le Castillo de Gormaz, un bâtiment battant pavillon des
Bahamas arrivé de Mauritanie et à l’arrêt dans cette même zone. C’est
une mauvaise estimation du courant maritime qui serait à l’origine de cet
accident qui n’a généré aucune pollution et fait aucun blessé.
3
A Selander : « Working at sea – Safety
and health considerations”, Seafarers’ safety and health: Conference
proceedings (Cardiff, SIRC,
1995)
4
Donaldson : Safer ships, cleaner seas, Report
of Loed Donaldson’s enquiry into the prevention of pollution from merchant
shipping (Londres, HMSO, 1994)
5 Propos
recueillis auprès de Mr Vincent Chevreau, officier de la marine Marchande
(liste de discussion marine marchande)
6
Dans le numéro de mars 2001 du bulletin des capitaines belges Nautilus,
il est fait état d’un nouveau système de quarts expérimenté sur le LPG/C
DONAU. Ce système est proposé par les garde-côtes US. Le commandant
et le second ne prennent pas le quart. Pour les autres officiers de
pont :
1er lieutenant :
20h-02h, 16h-18h
2ème lieutenant :
02h-06h, 12h-16h
3ème lieutenant : 06h-12h, 18h-20h
7 Baulk S., Reyner L : Fatigue in Ferry Crews. Seafarers International Research Centre (Cardiff) http://www.cf.ac.uk/masts/sirc/abstract/abssblr1.html
8
Kamada T, Iwata N, Kojima Y : Analyses of neurotic symptoms and subjective
symptoms of fatigue in seamen during a long voyage. Sangyo Igaku, 1990,
32 (6), 461-469
9 Howarth HD, Pratt JH, Tepas DI : Do maritime crew members have sleep disturbances ? Int J Occup Environ Health, 1999, 5 (2), 95-100
10 Goh VH, Tong TY, Lim CL, Low EC, Lee LK : Circadian disturbances after night-shift work onboard a naval ship. Mil Med, 2000, 165 (2), 101-105
11 Colquhoun WP, Rutenfranz J, Goethe H, Neidhart B : Work at sea : a study of sleep and of circadian rhythms in physiological and psychological functions, in watchkeepers on merchant vessels. Int Arch Occup Environm Health, 1988, 60 (5), 321-329
12 Tirilly G : Rythmes de travail et stratégies de sommeil à la pêche côtière, Mémoire de DEA d'ergonomie, Université de Toulouse II, 1998
23/02/02