Le bruit à bord des navires de pêche au large

Il s’agit d’un problème qui reste préoccupant. En effet, la généralisation des ponts couverts sur les chalutiers de 16 à 30 mètres, la relative exiguïté de ces navires, la mise en place de moteurs et de treuils puissants ont contribué à l’augmentation du niveau de bruit de ces navires.

P.Dorval et M.Andro, de l’université de Bretagne Sud (Lorient), dans un remarquable travail publié en 1989, ont étudié les niveaux de bruit à bord de 40 navires de pêche au large.

Ils en ont déduit que les matelots, sur ces navires, sont soumis à un niveau sonore continu équivalent sur 24 heures de l’ordre de 85 dB sur l’ensemble de la marée. En fait, si l’on considère le bateau « médian », on voit que le matelot est exposé à un niveau de 84 à 86 dB lorsqu’il travaille sur le pont, à 76 dB lorsqu’il est de quart à la passerelle et à 82 dB lorsqu’il se repose dans le poste d’équipage (ce qui est un niveau sonore énorme pour une situation de repos ou de sommeil).  

niveaux de bruit à bord d'un navire de pêche

Parallèlement, Y. Marie et moi-même avons procédé à une étude de l’atteinte auditive de 113 marins pêcheurs inscrits au quartier maritime de Saint-Malo et navigant sur des navires de pêche au large similaires à ceux étudiés par Dorval et Andro.  

Les résultats ont montré la présence d’une atteinte auditive sur les fréquences aiguës, centrée sur 4000 Hz, s’aggravant progressivement avec l’âge et l’ancienneté au travail et  répondant donc à toutes les caractéristiques du traumatisme sonore chronique .

Ces déficits ont été comparés à ceux de la norme NF S 31-013 contenant les niveaux d’audition des travailleurs de 40 ans exposés pendant 20 ans à des bruits industriels quasi stables de niveaux 90, 95 et 100 dB.

Les déficits des marins pêcheurs se situent en fait entre ceux des sujets normalisés soumis à 90 dB et ceux soumis à 95 dB pour les fréquences aiguës et sont même supérieurs pour les basses fréquences. Ces résultats ne sont pas absurdes. En effet, un niveau continu équivalent de 85 dB sur 24 heures, tel que les marins pêcheurs le subissent, correspond, par le calcul, à  un niveau continu équivalent sur 8 heures de 90 dB.  

En d’autres termes, un marin qui subit 85 dB pendant 24 heures présente une atteinte auditive qui correspond à celle d’un ouvrier exposé en usine à 90-95 dB, 8 heures par jour.

 audiogrammes  

Audiogrammes comparés entre les marins-pêcheurs et la norme NF S 31-013  

Les résultats de ces études montrent clairement que le métier de la pêche au large est un métier à risque d’atteinte auditive due au bruit quelle que soit la fonction exercée à bord.

La lutte contre le bruit devrait être une priorité pour l’amélioration de la santé, des conditions de travail et de sécurité à la pêche maritime. L’idéal à atteindre serait un niveau continu équivalent sur 24 heures inférieur à 75 dB, ce qui n’est pas une gageure car certains navires y sont déjà parvenus (disposition différente des aménagements à bord et en particulier éloignement des locaux de repos et du local-machine que l’on trouve le plus souvent contigus, insonorisation plus poussée…).

Mais nous sommes toujours dans une impasse à propos de cette lutte contre le bruit :

·        Aucune norme n’est déterminée pour les navires

·        Les contraintes économiques et la politique de pêche européenne réduisent le renouvellement de la flotte de pêche et donc l’amélioration de l’insonorisation des navires à leur conception . Les chantiers navals savent correctement insonoriser à l’heure actuelle, mais le prix du navire est augmenté d’environ 10%, ce que refusent la grande majorité des armateurs, considérant que la lutte contre le bruit n’est pas une priorité.

·        Il est techniquement et financièrement irréaliste de proposer l’insonorisation des navires existants.

·        Il est tout aussi irréaliste à l’heure actuelle de faire porter des protections auditives aux marins, 24 heures sur 24. Pourtant, il serait intéressant d’expérimenter les types de protections auditives individualisées, dont les formes sont moulées sur les conduits auditifs des sujets. Ces protections, d’un excellent confort, atténuent de façon significative les bruits aigus traumatisants tout en laissant filtrer certaines fréquences de la parole (bruits plutôt graves), et permettant d’entendre tout de même l’environnement . Ces bouchons ont donné toute satisfaction dans l’industrie des constructions navales en particulier.  

Par ailleurs, le bruit est source d’effets extra-auditifs .

Il semble bien être un facteur d’hypertension artérielle. Une nombreuse littérature internationale existe sur ce sujet très controversé. Pour notre part, nous avons retrouvé effectivement, au commerce comme à la pêche, des taux d’hypertension artérielle supérieurs chez les marins exposés à un bruit supérieur à 85 dB par rapport à des marins exposés à des niveaux inférieurs de bruits.

Il perturbe également la vigilance et le sommeil.  

Au terme de toutes ces études, qui datent d’une quinzaine d’années maintenant, nous avons le regret de constater qu’aucune avancée n’a été proposée sur le sujet, tant au niveau de la conception des navires, des normes, que de la surveillance et de la prévention médicale.  

                                                           Docteur Dominique Jégaden

 

Anatomie et physiologie de l’oreille

 

Bibliographie

 

1-     1-     Andro M, Dorval P, Le Bouar G, Le Bourser, Le Roy T, Repecaud M : Nuisances sonores et lutte contre le bruit à bord des navires de pêche. Rapport IUT Lorient, UBO, 1989

2-     2-     Andro M, Dorval P, Le Roy Y : Sécurité et conditions de travail  dans la conception d’un navire de pêche. IFREMER édit, 1993

3-     3-     Bercy C, Bordeau G : Le bruit à bord des navires en pêche : incidence sur la santé des équipages et les performances de la pêche. La pêche Maritime, 1987, 299-306

4-     4-     Jegaden D : Atteinte auditive des marins de pêche au large. Communication au 4ème congrès de la Société d’hygiène et de médecine du travail dans les Armées. Brest, 1990

5-     5-     Jegaden D, Le Pluart C, Marie Y, Piquemal B : Contribution à l’étude de la relation bruit-hypertension artérielle. A propos de 455 marins de commerce âgés de 40 à 55 ans. Arch.Mal.Prof., 1986, 47, 1, 15-20

6-     6-     Kontosic I, Vukelic M, Grubisic-Greblo H : Noise as a risk factor for arterial hypertension in sailors. Arh Hig Rada Toksikol, 1990, 41, 2, 187-199

7-     7-     Kontosic I, Vukelic M : The prevalence of noise-induced hearing loss in seamen. Arh Hig Rada Toksikol, 1996, 47, 1, 9-17

 20/09/04                   

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