Bruit et ses effets sur la santé à bord des navires de commerce
I- LE BRUIT A BORD DES NAVIRES de COMMERCE
«
Le bruit colossal de la machine empêche toute conversation et on ne peut
que méditer en contemplant du regard cet univers totalement
inintelligible. » Jan de
HARTOG, « La vie d’un marin »
A- Principales sources de bruit à bord des navires de commerce
1-
Machines:
1-1 Moteurs à combustion interne:
Il s’agit généralement de moteurs
diesels. Suivant le nombre de tours / minute du moteur, on distingue:
- les moteurs dits « lents »,
type SULZER ou BURMEISTER, dont le niveau de bruit est relativement bas;
- les moteurs dits « rapides » ou
« semi-rapides », de type PIELSTIECK, plus performants mais dont
le niveau de bruit est supérieur aux autres propulseurs.
Les moteurs à combustion interne en tant que sources de bruits et
vibrations présentent les particularités suivantes:
- les bruits aériens générés par les moteurs sont d’autant plus
élevés que leur vitesse de rotation est grande et que la pression maximale
de combustion est élevée. Ces bruits proviennent du rayonnement des collecteurs de balayage et
d’échappement ainsi que du
carter.
Les
bruits créés par les turbosoufflantes
(bruits de haute fréquence) s’ajoutent à ces bruits de combustion..
- Il faut tenir compte également du bruit
transmis par les tuyaux d’échappement des gaz de combustion, sous les formes
suivantes :
·
dans les superstructures à partir de la cheminée, le bruit rayonné est fonction de la pulsation des gaz.
·
la
tuyauterie se comporte comme une source d’excitation aux points où elle
est attachée à la structure. Elle rayonne également un bruit de basse
fréquence généré par la pulsation des gaz à l’intérieur du conduit
reliant le moteur à la cheminée.
S’ajoutent aux moteurs
de propulsion principaux :
- des groupes électrogènes produisant de l’électricité
- des réducteurs, des turbosoufflantes
- des groupes annexes : treuils, moteurs hydrauliques...
Le fait
de monter sur amortisseur un moteur ou un auxiliaire ne change rien au bruit
qu’il rayonne, mais contribue à la réduction du niveau vibratoire transmis
à la structure et donc du bruit en provenance du rayonnement acoustique de
celle-ci.
1-2 Appareils à vapeur:
Les turbines à vapeur
équipent les plus grands navires, supérieurs à 60 000 tonnes de jauge brute
(tjb), en particuliers les pétroliers.
Globalement, les appareils à vapeur sont nettement moins bruyants que
les moteurs à combustion interne, à puissance égale. Néanmoins, le bruit
provoqué par les vannes de vapeur,
lorsqu’elles sont ouvertes et/ou de forme peu élaborée, peut être
élevé, surtout dans les hautes fréquences.
2-
Hélices:
Le bruit rayonné par une
hélice est formé de deux composantes:
·
la cavitation,
qui induit un bruit couvrant une large plage fréquentielle au-dessus de 1 kHz
environ, dû au collapsus brutal des bulles et des poches de vapeur qu’elle
génère. La cavitation est source de vibrations intenses qui se transmettent
à la coque puis à l’ensemble du navire.
·
les pales de
l’hélice, qui tournent dans un écoulement inhomogène, et sont
soumises à des fluctuations de pression périodiques, de période égale à
celle de la rotation de l’hélice. Le signal acoustique qui en résulte est
lui aussi périodique; son spectre est formé de raies fixes, harmoniques de
la fréquence de rotation de la ligne d’arbre.
Le bruit rayonné par l’hélice, qui est une des sources principales
du bruit rayonné par le navire, est particulièrement indiscret, parce qu’il
contient des informations, accessibles par des traitements appropriés, sur
les caractéristiques de la propulsion, qui permettent d’identifier le
navire.
3-
Ventilation:
Le bruit produit par une installation de ventilation provient
essentiellement :
·
du bruit propre des
ventilateurs et de leur moteur d’entraînement
·
des conduits,
du fait de leur forme et des vitesses de circulation.
·
des bouches
d’aspiration.
·
des bouches
de refoulement
4-
Moteurs électriques:
Les moteurs électriques rayonnent une puissance acoustique qui est
fonction de la puissance, du nombre de tours et du degré de protection (
moteur totalement fermé, moteur ouvert...)
5- Autres sources :
D’autres sources de bruit existent suivant
la spécificité du navire :
Par
exemple, sur les navires de guerre ou certains navires de recherche, le bruit
impulsif généré par les sonars peut être important (cf la récente étude
de B. Schewin sur les bruits générés par le sondeur de sédiments du navire
océanographique « Le SUROIT ».
B- Influence des sources de bruit
1-
Locaux des machines:
Le niveau de bruit dans les locaux des machines provient
essentiellement des différentes machines qui s’y trouvent installées. Ce
niveau global en un point résulte de la somme des intensités acoustiques en
ce point, dues à chaque machine située dans le local, et à laquelle il faut
ajouter l’influence de la réverbération
du son sur les parois.
Dans une salle des machines généralement réverbérante, on peut en
première approximation considérer que le niveau de bruit est le même
partout pour autant que l’on ne soit pas au voisinage d’une machine
particulièrement bruyante (distance inférieure à 2 mètres).
2-
Cabines et locaux communs:
Dans les emménagements, le bruit rayonné par les cloisons, sols et
plafonds est le plus important. La ventilation
et les bruits parasites dus aux
portes, mobilier, cloisons soumises à la déformation peuvent avoir une
influence sur le niveau de bruit du local.
·
Rayonnement acoustique:
Le bruit rayonné par les cloisons, sols et plafonds provient
essentiellement de l’énergie vibratoire transmise par l’appareil
propulsif et l’hélice.
Le bruit
rayonné par la structure est d’autant plus réduit que celle-ci est
éloignée de la source d’excitation et que la surface et le coefficient de
rayonnement sont faibles. Ce coefficient de rayonnement qui varie beaucoup d’un
matériau à un autre, n’est pas connu de façon précise et est une des
causes de l’imprécision des calculs prévisionnels des niveaux sonores.
·
Bruits aériens:
Outre le bruit rayonné par la structure, il peut exister des bruits aériens provenant des échappements
des moteurs, de ventilateurs, d’appareils
tels que des groupes hydrauliques, vannes
de vapeur, etc...
·
Ventilation:
La diffusion de la ventilation dans un local peut émettre un bruit
élevé.
·
Bruits parasites:
Dans les aménagements, un certain nombre de bruits perturbateurs
proviennent des portes, tables et cloisons qui sont soumises à des vibrations
de très basse fréquence ou à des déformations de la structure. Les
appareils posés sur des tables ou fixés aux cloisons sont aussi des sources
de bruit perturbateur.
3-
Passerelle:
Le niveau sonore à l’intérieur
d’une passerelle est souvent plus élevé que celui que l’on mesure à l’intérieur
des emménagements. Ceci est dû généralement aux bruits aériens des
échappements de gaz des moteurs à combustion interne, des installations de
ventilation et de certains auxiliaires tels que les installations hydrauliques
de cargaison, la machinerie de l’ascenseur et au vent.
D’autre part, certains appareils situés à l’intérieur de la
passerelle sont aussi une source de bruits (VHF...)
·
Bruit des échappements:
La position de la partie supérieure de la cheminée par rapport à la
passerelle conditionne le niveau de bruit dans cette dernière. Le spectre
sonore des bruits d’échappement étant à base de fréquences basses, on ne
peut pas beaucoup compter sur l’isolation phonique des parois vitrées ou
non de la timonerie pour en réduire le niveau sonore.
·
Bruit de la ventilation:
Le bruit des caissons de ventilation, quelquefois à proximité de la
passerelle, peut atteindre 120 dB(A) quelquefois.
Ce bruit
est directement rayonné à l’extérieur par les ventelles qui peuvent
également être source d’un bruit gênant si le passage de l’air s’effectue
à grande vitesse. Sur certains navires, des auxiliaires tels que les
installations de climatisation peuvent aussi être proches de la passerelle.
·
Bruit du vent:
Le vent , lorsqu’il atteint une vitesse de l’ordre de60 km/h (force
8) par rapport au navire, peut être à l’origine de bruits, par exemple des
sifflements dans les mains-courantes ou des claquements de drisses...
C- Niveaux de bruits à bord des navires marchands
A titre d’exemple, nous donnons les niveaux de bruits que nous avons
relevés à bord d’un ferry transmanche. Ce ferry de 5465 tonneaux était
propulsé par deux moteurs Pielstieck rapides de 6000 chevaux chacun.
|
Locaux
|
dB(A) |
|
P.C.
machine (insonorisé) Local
moteurs principaux Presse-étoupe
bâbord Presse-étoupe
tribord Atelier
machine Local
groupes électrogènes Coursive
mécaniciens Chambre
mécaniciens Chambre
graisseurs Chambre
mécaniciens poupe Chambre
« armateur » Chambre
passagers arrière Cuisine Salle
à manger passagers Bar
arrière Coursive
maistrance Chambre
maître mécanicien Chambre
officiers Passerelle
Moyenne
locaux machine Moyenne
autres locaux
|
76 111 99 95 98 108 90 83 78 76 74 60 72 59 62 67 62 55 58
98 69 |
Le
Bureau VERITAS donne les ordres de grandeur de niveaux de bruits suivants:
|
Locaux
|
dB(A) |
|
Moteur
diesel lent
Moteur
diesel semi-rapide
Groupe
électrogène
Turbo-générateur
Turbine
à vapeur
Chaudière
principale
Réducteur
Chaudière
auxiliaire
Compresseur
Pompe
à eau
|
100-105
105
95-105
90-95
85-95
90-95
80-90
95
85-100
80 |
A travers ces exemples, on s’aperçoit que les
bruits générés par l’appareil propulsif et ses annexes dans les
locaux-machines sont largement supérieurs à 85 dB(A), niveau reconnu comme
seuil de danger pour l’oreille, pour une exposition de 8 heures par jour.
Ils sont de l’ordre de 100 dB(A).
Par
contre, dans l’ensemble des autres locaux, les niveaux de bruits sont
généralement compris entre 60 et 75 dB(A).
On peut
donc estimer que le personnel pont et ADSG est soumis à des niveaux de bruits
compris entre 60 et 75 dB(A) et que le personnel mécanicien est
généralement soumis à des niveaux de bruits supérieurs à 85 dB(A).
I- L’audition
des mécaniciens:
Les
mécaniciens sont donc potentiellement exposés à des niveaux de bruit
équivalents supérieurs à 85 dBA. Suivant l’étude
audiométrique que nous avons réalisée en 1983 sur cette population (132
audiogrammes) et qui, à notre connaissance, n’a pas été réétudiée
depuis, on peut donner les résultats suivants :
1-
Il existe bien une atteinte auditive due au bruit chez les mécaniciens : on
retrouve un scotome à 4000 Hz, mais cette atteinte n’est nette qu’à
partir de 40 ans.
2-
Cette atteinte auditive est modérée:
2-1 Absence d’atteinte des fréquences conversationnelles.
Les
fréquences de la parole se situent entre 250 et 3000 Hz avec un maximum de
sensibilité à 1000-2000 Hz.
Les représentations des médianes des mécaniciens et de la population non soumise aux bruits industriels (INRS) montre l’intégrité de ces fréquences.
Ces
résultats audiométriques sont confirmés par l’interrogatoire et l’étude
clinique établis parallèlement aux audiogrammes: sur 132 individus, 17 se
sont plaints d’une hypoacousie légère, de l’une des deux oreilles ou
bilatérale. Sur ces 17 sujets, 10 présentaient effectivement une atteinte
des fréquences 1000 ou 2000 Hz sur une ou les deux oreilles (5 avaient une
atteinte bilatérale).
A âge égal, les mécaniciens de marine présentent des pertes auditives nettement inférieures à celles des sujets travaillant à 95 dB ou à 100 dB 8 heures par jour (dans le milieu industriel).

Nous reproduisons ici les
audiogrammes médians des deux populations .
Les
mécaniciens de marine, de moyenne d’âge 40-55 ans , de 30 ans d’ancienneté
ont un « trou » auditif à 4000 Hz équivalent à celui d’un
sujet travaillant dans des bruits stables de 95 dBA, âgés de 30
ans et ayant 15 ans d’ancienneté.
Pourquoi
cette atteinte modérée?
Il est
possible de l’expliquer par la périodicité du temps de travail. En effet,
dans l’industrie, les expositions sont de 8 heures par jour 39 heures par
semaine (jusqu’à présent), tout au long de l’année. Ce n’est pas le
cas des marins.
1- Sur les 8 heures de travail journalier, les
marins ne passent en réalité que 5 à 6 heures au bruit, les 2 à 3 heures
restantes s’écoulant soit dans la cabine de contrôle insonorisée (
généralement dénommée « l’aquarium »), soit dans l’atelier,
endroit un peu moins bruyant que la salle des machines.
2- De plus, pour les plus anciens d’entre eux, ils ont travaillé une
bonne partie de leur carrière par quarts. La périodicité journalière de
travail est alors différente de celle rencontrée à terre. 4 heures de
travail sont suivies de 8 heures de repos, puis de nouveau de 4 heures de
travail. Or, il semble bien, au vu d’études expérimentales que la
fragmentation des expositions au bruit est moins nuisible qu’une période unique
au même bruit : en d’autres termes, il serait moins dangereux de
travailler 2x4 heures, avec des intervalles de repos de 8 heures que 1x8
heures avec un intervalle de repos de 16 heures.
3- Enfin sur l’année, la périodicité de travail est également
différente, les marins embarquent en moyenne 3 mois, puis sont en congés les
2 mois suivants (17 à 18 jours de congés pour 30 jours de travail). Cette
mise au repos périodique et assez prolongée permet probablement une
suspension de l’évolution de l’atteinte auditive, sans qu’il y ait pour
autant récupération de l’intégrité de la fonction. On peut en effet
poser un parallèle entre le fait que le mécanicien de marine navigue 6 à 7
mois sur 12 et le fait qu’au terme de 30 ans, il ait un déficit auditif
équivalent à celui d’un sujet ayant environ 15 ans d’ancienneté dans un
travail journalier tout au long de l’année à 95 dBA: il y
aurait une sommation des effets de
l’atteinte auditive due au bruit par rapport au temps d’exposition.
L’âge de la retraite (55 ans) des marins n’est pas à négliger
non plus. Lafon a montré qu’après 35 ans de travail dans le bruit, on
constate une brusque rupture de la progression de l’atteinte auditive, dans
le sens de l’accélération et que c’est à ce moment-là que la baisse de
l ’audition dépasse dans de nombreux cas, le niveau indemnisable.
Lafon avait d’ailleurs préconisé chez les ouvriers travaillant au bruit
une mise à la retraite à 55 ans.
4-
Les protecteurs d’oreilles étaient portés, à l’époque (1983)
régulièrement par 45% des personnels, épisodiquement par 20% et pas du tout
par 35%. Ils sont nettement plus portés à bord des navires équipés de
moteurs rapides et semi-rapides. Ils sont peu utilisés à bord des
pétroliers car les bruits du moteur paraissent « supportables »
sans les protections et que la chaleur étouffante, surtout en navigation dans
les mers chaudes (Golfe persique, mer Rouge, Océan Indien) provoque une
sudation abondante qui rend le port du casque antibruit gênant et
désagréable.
Le déficit auditif est en revanche plus prononcé chez les
mécaniciens du pétrole par rapport aux autres, à partir de l’âge de 30
ans.
A l’heure actuelle, on peut proposer des bouchons d’oreille
performants, dits « personnalisés », c’est-à-dire moulés à l’empreinte
des conduits auditifs et munis d’un filtre qui atténue fortement les bruits
aigus et faiblement les bruits graves, ce qui permet d’entendre les voix.
II- L’audition des marins
non-mécaniciens:
Les marins de commerce non mécaniciens (pont et ADSG) sont soumis 24
heures sur 24 à des bruits moyens compris entre 60 et 85 dBA,
équivalant au niveau sonore d’un trafic urbain moyen. La périodicité
embarquements-congés est évidemment la même que pour les mécaniciens.
La comparaison avec les audiogrammes de la population urbaine non
soumise aux bruits industriels montre ici de façon très nette que l’atteinte
des fréquences conversationnelles est nulle chez les marins. En effet, dans
les trois classes d’âge étudiées, les résultats sont semblables dans les
deux populations, entre 500 et 3000 Hz.
Par contre, dans les fréquences aiguës, de 4000 à 8000 Hz, il existe
une perte d’audition décroissante, mais sans scotome net à 4000 Hz tel que
l’on retrouve chez les sujets soumis à des bruits supérieurs à 85 dB. En
fait, la courbe audiométrique ressemble à une atteinte de type « presbyacousie »
précoce. C’est ce que Lafon appelle la « socio-acousie »,
vraisemblablement lié au milieu bruyant compris entre 60 et 85 dB.
B-
Effets extra-auditifs :
I-
Neuro-physiologie du système auditif et stress dû au bruit:
Tout message auditif est véhiculé vers le système nerveux :
·
par des voies directes, « voies spécifiques »,
qui vont de l’oreille interne au cortex auditif chargé de l’enregistrer
et de connaître sa signification;
·
par des voies indirectes, « voies non
spécifiques », (ce sont des collatérales issues des voies directes)
qui parviennent au système réticulé activateur (régulation des niveaux de
la vigilance) lui-même connecté au système lymbique et à d’autres
parties du cerveau, au système nerveux végétatif et au système
neuro-endocrinien, systèmes dont le rôle est capital dans la régulation de
toutes les fonctions physiologiques de l’attention et des comportements.
Cela permet d’expliquer qu’un bruit irritant, même de faible
intensité (généralement à partir de 60 dB) , introduisant une dimension
subjective, peut entraîner une gêne psychologique et d’autres troubles
(réaction de stress) qui ne sont pas directement ou uniquement liés aux
paramètres physiques du bruit. Ainsi, la gêne individuelle n’est pas bien
corrélée au niveau du bruit, alors que celle ressentie par l’ensemble de
la population est mieux reliée à ce paramètre.
Le bruit entre donc dans
la catégorie des stresseurs
environnementaux. Ce stress sera d’autant plus fortement perçu que le
degré de contrôle du sujet sur la source de cette nuisance est faible, voire
inexistant (bruits imprévisibles ou bruits que l’on ne peut contrôler).
II-
Effets directs liés au stress dû au bruit:
II-1 Troubles du sommeil:
Le sommeil est
indispensable à la réparation de la fatigue et à la restauration de
fonctions biologiques.
·
Le
sommeil lent
est impliqué dans la réparation tissulaire des fonctions biologiques
sollicitées par l’effort physique.
·
Le
sommeil paradoxal
permet la restauration des fonctions nerveuses supérieures (vigilance,
apprentissage, mémorisation, adaptation et alerte).
Les bruits supérieurs à 60 dB provoquent des troubles du sommeil à
type de baisse de la durée totale du sommeil, de baisse de la durée du
sommeil paradoxal, et de l’augmentation du nombre de réveils nocturnes. Ces
perturbations conduisent à une augmentation
de la fatigue et de l’irritabilité. Ces troubles , en se cumulant de
jour en jour, et par effet de cercle vicieux, peuvent engendrer des troubles
graves du sommeil, et amener à l’épuisement physique et au surmenage. Or,
cette situation de bruit se retrouve très fréquemment à bord des navires
quels qu’ils soient. On peut donc raisonnablement penser que les marins,
dans leur ensemble, souffrent de troubles du sommeil aggravant la fatigue
générale. Cet état est certainement plus marqué à la pêche au large. Les
marins s’en plaignent d’ailleurs ouvertement.
La seule étude sérieuse effectuée jusqu’à présent sur ce sujet a
été celle de G. Tirilly.
II-2 Troubles de la vigilance et perturbations intellectuelles:
La vigilance peut être
définie comme le maintien de l’attention dans les activités de
surveillance prolongée ( en particuliers les quarts à la passerelle). Le
bruit diminue la vigilance proportionnellement à son intensité, ce qui peut
se traduire par des troubles de l’attention .
Les performances intellectuelles
seraient diminuées pour des bruits supérieurs à 85 dB, que ce soient les
capacités psychomotrices, celles du raisonnement et de la mémorisation.
Pour des niveaux sonores inférieurs à 80 dB, il peut y avoir aussi
atteinte des capacités intellectuelles, mais intervient ici la fréquence du
bruit, son caractère intermittent ou pas, sa durée et sa signification.
Poulton observa que le travail en bruit continu était caractérisé
par des performances initiales supérieures à celles notées dans un
environnement tranquille, mais qu’il existait ensuite une dégradation
graduelle de ces performances si le bruit durait. Cet auteur
pensa que l’intensité
physique du bruit masquait les signaux émis par les machines et utilisés par
l’opérateur comme guide de ses performances en situation calme. Lorsque les
signaux sont masqués, la performance se détériore.
En début de période au bruit, cette
nuisance provoquerait un sursaut de stimulation physiologique et
comportementale suffisant à suppléer les effets néfastes du masquage dû au
bruit. Mais cet effet s’émousserait progressivement
amenant à une dégradation inéluctable des performances.
Une autre explication serait
que le traitement du bruit grâce à un filtrage cortical ferait supporter à
cette structure centrale une charge de travail supplémentaire. Les capacités
affectées à cette tâche seraient ainsi indisponibles pour d’autres
fonctions, d’où une altération des facultés de raisonnement et de
traitement de l’information.
Ces troubles peuvent provoquer à bord des erreurs de jugement qui
peuvent, dans certains cas , se révéler dramatiques : erreurs de
compréhension d’ordres lors de manœuvres délicates, risques d’avaries
dans les machines par négligence liée à une baisse du jugement ou une
fatigue anormale...
II-3 Troubles cardiovasculaires:
II-3-1 Vasoconstriction:
On admet généralement actuellement que le bruit est à l’origine d’une
vasoconstriction généralisée. Il semble également que cette
vasoconstriction dure aussi longtemps que l’exposition.
Evolution de la vasoconstriction en ambiance bruyante et calme
(Millar K. et Steels M., 1990)
II-3-2
Troubles de la pression artérielle:
Bien que toujours discuté (Tarter, 1990 ; Wu, 1996), le problème
du lien bruit- troubles de la pression artérielle a fait l’objet de
nombreuses études. Malgré les critiques méthodologiques émises pour
beaucoup de travaux, 80% de ceux-ci vont dans le sens d’une relation.
·
Augmentation
de la pression artérielle : c’est une donnée
retrouvée dans le cadre de l’astreinte due au bruit et durant l’exposition
à la nuisance. Deux constatations ont été argumentées par certains auteurs
( Battig, 1980):
- les réactions physiologiques à un bruit donné ont tendance à
varier en
fonction du type d’activité exercée au moment où le bruit est
perçu;
- il existe une relation étroite entre la réactivité
neurovégétative globale de
l’individu et l’intensité de ses réactions au bruit.
L’augmentation de la pression artérielle semble donc dépendre non
seulement du niveau sonore, mais aussi de nombreux autres facteurs
professionnels comme le type de tâche effectuée et personnels (Garcia,
1993 ; Nowak, 1996).
Par ailleurs, il a été démontré que les salariés atteints de
surdité professionnelle avaient une pression artérielle diastolique
significativement plus élevée que celle d’une population témoin indemne
de toute altération auditive (Andren, 1983; Johnson et Hansson, 1977; Talbott,
1985 ; Sokas, 1995).
·
Augmentation
des hypertensions artérielles maladies:
Cette conséquence découle en fait du point précédent. La relation hypertension-bruit avait été suspectée devant
la consommation plus importante de médicaments anti-hypertenseurs dans les
zones bordant les aéroports par rapport aux quartiers moins bruyants.
A ce sujet, nous avons effectué une étude dans le milieu maritime en
1986 . Nous avons montré que chez les mécaniciens du commerce de plus de 40
ans (164), il existait un taux d’hypertensions artérielles (18,90%)
significativement supérieur à celui des personnels non-mécaniciens de même
âge (291), pour lequel le taux était de 11,68%. Cette différence n’était
pas retrouvée chez les sujets plus jeunes. Le taux d’HTA chez les
mécaniciens était indépendant des autres facteurs de risque tels que
hérédité hypertensive, obésité, éthylisme. Le risque relatif d’HTA par
rapport au bruit a été calculé à 1,62. Il était équivalent à celui
retrouvé dans d’autres études.
Les études les plus récentes donnent d’ailleurs toutes des
résultats en faveur d’une relation entre le bruit et l’hypertension
artérielle ( Talijancic, 1989 ; Garcia, 1993 ; Fogari, 1994 ;
Pekkarinen, 1995 ; Tomei, 1996 ; Talbott, 1999 ; Gomes, 1999 et
Tomei, 2000 )
Nous avons donc conclu, comme d’autres, qu’il existe une
corrélation entre hypertension artérielle et exposition chronique
(supérieure à 20 ans) à des niveaux sonores supérieurs à 85 dB.
La différence entre
mécaniciens et non-mécaniciens de 40 à 55 ans est significative
( p<0,05)
(D.JEGADEN, C LE PLUART,
Y.MARIE, B.PIQUEMAL, 1986)
II-3-3 Effets visuels:
Les sujets régulièrement exposés au bruit présentent une chute de l’acuité
visuelle en vision nocturne et une difficulté à apprécier la profondeur,
associées à un rétrécissement du champ visuel. Cette dernière altération
peut atteindre 10° dans le rouge. Ces anomalies, qui pourraient être très
gênantes de nuit à la passerelle (vision nocturne et éclairage ambiant
rouge) mais surviendraient généralement que pour des bruits supérieurs à
100 dB.
Le stress dû au bruit réduirait
la synthèse de dopamine, neuromédiateur utilisé par la rétine.
II-3-4 Effets endocriniens:
Le stress dû au bruit provoque des troubles endocriniens que l’on
retrouve dans toutes les causes de stress:
- augmentation de la sécrétion des corticoïdes
- augmentation de la sécrétion des catécholamines et de thyroxine
- tendance à l’hypoglycémie.
III-
Effets indirects liés au bruit:
III-1 Effets sur la
communication:
Le bruit limite la capacité de communiquer et contribue à l’isolement,
déjà important à bord des navires de commerce. L’intelligibilité d’une
conversation diminue proportionnellement à l’augmentation du bruit de fond
et de la distance entre les deux interlocuteurs. A une distance d’un mètre,
la communication n’est possible que si le niveau de bruit est inférieur à
75 dB.
III-2 Effets sur la sécurité:
Un
niveau de bruit élevé peut masquer un avertissement ou une alarme signalant
un danger, ou être à l’origine d’une interprétation erronée. Le bruit
peut être cause directe d’accident. En 1955, Sir Lionel Heald affirmait que
« les hommes travaillant sur les ponts de porte-avions, exposés au
bruit infernal des appareils et des souffleries, devenaient extrêmement
négligents, se plaçaient sur le trajet des avions, butaient contre les
objets, tombant et se blessant ».
Selon Poulton (1979,1981), le bruit a un effet de masque sur les
signaux auditifs non intentionnels et sur le « monologue
intérieur » qu’utilise l’individu pour pallier les défaillances de
sa mémoire immédiate. D’une manière plus générale, il est possible que
le bruit, en masquant toute une gamme de signaux auditifs caractéristiques de
l’environnement, crée une impression d’isolement engendrant l’inattention
et la négligence.
Il est donc indispensable,
lors du choix d’un équipement d’alarme sonore, de vérifier que la
puissance acoustique du signal et sa fréquence (les bruits graves masquant
les bruits aigus) sont suffisantes pour la zone d’utilisation prévue.
Le bruit
n’est qu’une des nombreuses nuisances affectant le personnel embarqué. Il
existe aussi, entre autres, les vibrations, la chaleur dans certains cas. La
question posée est de savoir si ces multiples nuisances interagissent entre
elles. Il s’agit d’un domaine extrêmement complexe et peu connu. Dans le
milieu maritime, très touché par ce problème, la littérature scientifique
est des plus pauvres.
Nous
allons néanmoins ici tenter de faire un point rapide sur les travaux
réalisés dans d’autres milieux et, par ce biais, d’attirer l’attention
sur cette situation.
1-
Effets
bruit + vibrations :
·
Effets
sur l’audition de l’interaction bruit + vibrations :
Quelques travaux (Manninen, 1983) vont dans le sens d’une
responsabilité des vibrations corps entier dans l’étiologie des atteintes
auditives dues au bruit. Des atteintes dans les basses fréquences semblent
majorées par l’exposition combinée bruit-vibrations (Pinter, 1973).
Okada
(1972) et Yokoyama (1974) ont estimé que, si les vibrations ont un effet sur
l’atteinte auditive due au bruit, celui-ci serait approximativement de 5 dB
seulement, au niveau du TTS² (fatigue auditive mesurée 2 minutes après l’exposition).
Pekkarinen
(1995) indique que les vibrations corps entier de 2 à 10 Hz à 10ms-2
semblent augmenter la fatigue auditive (TTS) lorsque les niveaux
de bruit dépassent 90 dBA.
L’impact
sur l’audition de l’association bruit-vibrations semble donc faible (
Pyykko, 1987 ; Hammernick, 1989).
· Effets sur d’autres organes ou fonctions de l’associatio