"EPIDEMIOLOGIE DES ENVENIMATIONS MARINES
SUR LE LITTORAL ATLANTIQUE"
Dr Bedry
Centre Anti-Poisons de Bordeaux, Hôpital Pellegrin,
33076 Bordeaux Cedex. Tél. : 05 56 96 40 80 / Fax : 05 56 79 60 96
Bien que n'étant pas aussi fréquentes ni aussi graves que dans les pays situés dans la zone intertropicale, les envenimations marines sont fréquentes dans la pratique médicale estivale du littoral français. L’incidence de ces accidents est peu connue, faute d'outil épidémiologique approprié : pas de déclaration obligatoire, pathologie fréquemment bénigne dont les victimes ne consultent que rarement un médecin, plusieurs intervenants possibles dans la prise en charge des accidents... Aussi la littérature médicale n'a pu préciser l'impact médical d'un environnement venimeux sur le littoral français.
I- OBJECTIF
Estimer l’incidence des envenimations humaines provoquées par les animaux marins (vives, méduses, rascasses, raies, anémones) présents sur le littoral atlantique entre La Rochelle et la frontière espagnole.
II- METHODOLOGIE
1- Population de référence : Population estivale (de juin à septembre 1996) des communes littorales comprises entre La Rochelle et la frontière espagnole (4 départements : Charente maritime, Gironde, Landes, Pyrénées atlantiques).
2- Echantillon étudié, critère d'inclusion et définition d'un cas : Tout être humain présentant une agression de la part d'un animal venimeux marin.
3- Recueil des données par questionnaire, adressé aux postes de secours, médecins, hôpitaux présents sur le littoral, le Centre de Consultations Marimes Maritimes (CCMM), le service des médecins des gens de mer et le Centre Anti-Poisons (CAP) de Bordeaux.
4- Variables étudiées :
- Démographiques : âge, sexe
- Circonstances de l'accident : lieu de l'envenimation, activité au moment de l’agression,
- Description des signes cliniques, et/ou biologiques et/ou radiologiques s'il y a lieu, et de l'évolution,
- Thérapeutiques utilisées : locales et/ou générales.
5- Durée de l’étude : du samedi 01 juin 1996 à 0 heure au lundi 30 septembre 1996 à minuit.
III- ANALYSE STATISTIQUE
Il s'agit d'une étude épidémiologique descriptive à partir d'un questionnaire. Les résultats sont exprimés en chiffres absolus et en pourcentages. Le taux d’incidence des envenimations marines est estimé par rapport à la population estivale de chaque commune.
IV- RESULTATS
Entre juin et septembre 1996, 2552 agressions par animal venimeux marins ont été répertoriées entre La Rochelle et la frontière espagnole. Le taux de participation était le suivant :
| Participants |
Contactés |
Réponses |
Participation |
| Mairies |
56 |
42 |
75 % |
| Postes de secours |
147 |
147 |
100 % |
| Médecins généralistes |
702 |
402 |
|
| Dermatologues |
50 |
26 |
56,6% |
| Pédiatres |
38 |
19 |
|
| Hôpitaux/Clin |
38 |
33 |
86,8 % |
| Médecins des gens de mer |
3 |
3 |
100 % |
| CCMM |
1 |
1 |
100 % |
| C.A.P. |
1 |
1 |
100 % |
Tableau 1
A - Répartition géographique et temporelle des cas
1- Par département
2- Structure sanitaire. Comme l’on pouvait s’y attendre les postes de secours ont soigné la plupart des accidentés :
|
Structure |
Nombre |
Pourcentage |
| Postes de secours |
2435 |
95,4% |
| Médecins généralistes |
82 |
3,2% |
| Hôpitaux/cliniques |
16 |
0,6% |
| Dermatologues |
9 |
0,4% |
| CAP |
5 |
0,2% |
| CCMM |
3 |
0,1% |
| Médecins des gens de mer |
2 |
0,1 |
| Pédiatres |
0 |
0% |
| TOTAL |
2552 |
100 |
Tableau 2
3- Lieu de l’accident. L’accident a eu lieu principalement lors d’activités de plage (96,9%) et lors de parties de pêche (1,9%). Beaucoup plus rarement étaient signalés une activité de pêche professionnelle (0,2%).
4- Date de survenue. Les mois les plus chauds et les plus touristiques étaient en cause, avec les mois de juillet (51%) et d’août (44,5%). La majorité des accidents sont survenus pendant le week-end et pendant les 14 juillet et 15 août, en moyenne vers 15 h (80 % entre 12 et 17 h).
B - Variables démographiques. Sexe :
- Hommes : 1266 (49,61 %), âge moyen 19.4 + 13.3 ans
- Femmes : 1095 (42, 9 %), age moyen 18.1 + 12.5 ans
- Inconnu : 191 (7,49 %)
C - Les agressions marines : données brutes
1- Animal en cause : connu dans 97,25 % des 2552 cas.
|
ANIMAL |
Charente Maritime |
Gironde |
Landes |
Pyrénées Atlantiques |
TOTAL |
% |
| VIVE |
10 |
539 |
681 |
270 |
1500 |
60,1 |
| MEDUSE |
736 |
68 |
20 |
12 |
838 |
33,8 |
| ANEMONE |
5 |
1 |
0 |
92 |
98 |
4 |
| AUTRE |
21 |
9 |
5 |
1 |
36 |
1,5 |
| RAIE |
0 |
6 |
0 |
0 |
6 |
0,2 |
| RASCASSE |
2 |
0 |
0 |
0 |
3 |
0,1 |
| POULPE |
0 |
0 |
1 |
0 |
1 |
0,1 |
| TOTAL |
774 |
623 |
708 |
375 |
2482 |
100 |
tableau 3
2- Localisation de la blessure. Une seule blessure était notée dans 95,28 % des cas, avec principalement une atteinte des extrémités (pieds : 58,7 %, membres inférieurs : 14,5 %; membres supérieurs : 13,6 %).
D - Les agressions marines : données par animal. Seuls les animaux les plus souvent à l’origine d’une envenimation sont représentés ici.
1- Vives (habituellement dans notre région Trachinus draco et Echiichthys vipera).

Figure 1
Neuro : autre signe neurologique (paresthésies le plus souvent) ; Doul : Douleur ; Roug : Rougeur locale ; Oed : Oedème
Les signes généraux (n = 411) ont été une angoisse (55.1 %), un malaise (28,9 %), une rougeur généralisée (22,9 %), un urticaire (0,9 %), une perte de connaissance (0,2 %).
Traitement. La thermosensibilité du venin de vive semble connue puisque 84,4 % des envenimations ont été soignées par ce moyen. La durée d’exposition à la chaleur n’est pas signalée, mais l’interrogatoire des secouristes et médecins la font estimer à 10 mn en moyenne.
A noter que 15 % des patients ont eu comme traitement une " solution anti-vive " vendue en pharmacie (le plus souvent solution d’ammoniaque à 0,03%).
2- Anémones (habituellement dans notre région Anemonia sulcata et Actinia equina).

Figure 2
Doul : Douleur ; Roug : Rougeur locale ; Oed : Oedème
Les signes généraux (n = 18) ont été une rougeur généralisée (61,1 %), une angoisse (38,9 %), un malaise (5,5 %).
Le traitement, lorsqu’il est connu fait le plus souvent appel à un traitement local simple de type anti-inflammatoire et/ou antihistaminique (28,6%). Un traitement par voie générale (antalgiques type paracétamol le plus souvent) est pris dans 20,4% des cas.
3- Méduses (habituellement dans notre région Pelagia noctiluca et de rares physalies).

Figure 3
Doul : Douleur ; Roug : Rougeur locale ; Oed : Oedème
Les signes généraux (n = 168) ont été une rougeur généralisée (55,4 %), une angoisse (37,5 %), un malaise ( 6 %), un urticaire (3 %), une perte de connaissance (1,8 %).
Traitement. Il est toujours local (93,6%) mais différent selon les postes de secours et les localités : mousse à raser pour enlever les cellules urticantes restant sur la peau, pommade type PARFENAC® ou ONCTOSE®.
E - Evolution
|
ANIMAL |
EVOLUTION |
|||||||
|
n |
Guérison |
Complication |
Séquelle |
CS spécial |
Hosp. |
Arrêt Travail |
Inconnu |
|
| Vive |
1474 |
1406 |
11 |
3 |
14 |
5 |
1 |
45 |
| Raie |
6 |
3 |
0 |
0 |
0 |
3 |
0 |
0 |
| Anémone |
97 |
86 |
1 |
1 |
1 |
1 |
0 |
7 |
| Rascasse |
3 |
2 |
0 |
0 |
1 |
0 |
0 |
0 |
| Méduse |
827 |
803 |
1 |
1 |
9 |
1 |
0 |
12 |
| Poulpe |
1 |
1 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
0 |
| Autre |
36 |
34 |
0 |
0 |
2 |
0 |
0 |
0 |
| Inconnu |
60 |
44 |
0 |
1 |
8 |
2 |
0 |
5 |
| TOTAL |
2504 |
2379 |
2 |
6 |
35 |
12 |
1 |
69 |
Tableau 4
Les rares complications sont toujours locales à type d’oedème et de douleur persistante pendant plusieurs semaines, notamment pour les vives. Aucun signe engageant le pronostic vital n’est survenu à notre connaissance.
Le seul arrêt de travail a été prescrit à un pêcheur professionnel de 47 ans, après une piqûre de vive au pied. La consultation a eu lieu environ 10 heures plus tard, les signes étaient uniquement locaux et l’arrêt de travail a duré 4 jours.
V- CONCLUSION
Cette étude montre notre ignorance en ce qui
concerne l’épidémiologie des envenimations marines dans notre région (0,2 %
des cas signalés au CAP pendant la période de l’étude). Ces envenimations
concernent bien plus les postes de secours que les médecins, mêmes s’ils
exercent sur le littoral.
L’évolution est peu problématique, et les cas graves sont vraiment
exceptionnels au vu de l’incidence des accidents.
Note de la rédaction
L’étude du Centre anti-poisons de Bordeaux confirme bien que, dans nos contrées, les principaux animaux aquatiques dangereux sont les vives, les rascasses, les raies, les anémones de mer, et les méduses. Les oursins de nos régions ne sont pas venimeux même si leur piqûre est parfois douloureuse.
On soulignera le caractère extrêmement douloureux des piqûres de vive et de rascasse dont le venin thermolabile est détruit vers 50 - 60°. Le traitement le plus efficace reste l’exposition de la zone de piqûre à l’extrémité incandescente d’une cigarette jusqu'à sédation de la douleur (sans provoquer de brûlure... !).
Dans nos contrées, certaines raies armées provoquent des plaies déchiquetées avec réaction inflammatoire importante et douleurs très violentes. Les méduses et anémones de mer sont simplement urticantes mais peuvent laisser des cicatrices pigmentées parfois définitives.
Bibliographie :
Handbook of Clinical Toxicology of animals venoms and poisons, J. Meier - J.
White
CRC Press, Inc. 1995 : Un volume de 750 pages très denses avec de
nombreuses photographies.