Clinique
Pen An Dalar
29490
Guipavas
En
embarquant à bord d’un bâtiment de la marine nationale, l’individu
accepte implicitement de céder la place à deux dimensions identitaires
distinctes de sa propre identité terrienne : l’identité de groupe et
l’identité historique. Il rejoint une institution particulière et doit
adhérer à ses lois et ses usages. Dans tout embarquement, il est nécessaire
de distinguer deux aspects fondamentaux : le nombre de marins présents
et la durée de l’éloignement.
L’expérience
relatée est celle d’un bâtiment de 800 marins parti six mois de la
métropole. Elle n’est pas comparable avec un départ de 8 jours, très
commun, à bord d’un aviso de 80 marins ou d’un patrouilleur de 25 marins.
La question identitaire n’est pas la même.
Les remaniements psychologiques d’une telle expérience mettent en jeu
plusieurs acteurs : le sujet, les groupes, l’institution, et plusieurs
dimensions environnementales : la séparation, les modifications
sensorielles, l’équivalent de transplantation, le décalage
spatio-temporel, les conditions de vie et le type de travail.
Le
stress à bord d’un bateau de la Marine nationale est de deux ordres :
-
le stress « chronique »,
permanent, routinier, stress de l’attente et de la séparation, lié à la
longueur de certaines missions, aux contraintes quotidiennes de la vie
collective (postes de 75 marins, bruits, sommeil difficile…)
-
le stress « aigu », avec la
survenue , sur un fond de ritualisation quotidienne , d’évènements qui
surprennent parfois le marin malgré la répétition quotidienne d’exercices
de mise en condition : un début d’incendie, une alarme blessé, un
hélitreuillage, un sauvetage en mer, un crash hélicoptère, des conditions
climatiques difficiles…
Au
contraire d’un embarquement de courte durée, le marin ne peut faire l’économie
de l’adaptation et de l’habituation. Huit jours de mer peuvent se gérer
entre parenthèses, en attente , d’un retour ad intégrum quand le bateau
retrouve le quai, et ne remettent pas en question l’identité du sujet.
Quand
on part plus longtemps, et donc souvent plus loin, il faut alors accepter plus
ou moins consciemment de perdre une partie de son identité propre pour
commencer à se fondre dans la dimension groupale. Elle est inévitable et de
plus souhaitable. C’est le groupe qui sert alors de support identitaire et
de prothèse compensatrice dans les moments où les repères matériels et
affectifs habituels semblent trop
loin. Le groupe représente alors la continuité et la sécurité, alors qu’il
représente également une des principales difficultés d’adaptation (vie en
collectivité, absence d’intimité, 75 dans un poste de 110m²…). Le marin
s’identifie alors à un ou plusieurs groupes : le bateau dans son
ensemble quand il est en escale, le groupe hiérarchique ou un service en mer,
ou encore un groupe restreint de quelques marins. Les mécanismes de
fonctionnement des groupes amènent à la projection vers les autres groupes
des mauvais objets, à des phénomènes d’illusion groupale et à la
création d’une vie groupale instituée, marquée par exemple par des
traditions très fortes qui vont lier les membres du groupe. Le groupe
fonctionne alors comme s’il était un individu, ne tolérant pas les écarts
de ses membres ou les failles. Il est à la fois soutien lors des longues
périodes de mer, permettant au marin d’éviter les trop longs moments de
dysphories dépressives dûes à l’éloignement et à la séparation, et en
même temps si exigeant que l’individu n’a qu’une seule possibilité,
accepter toutes ses exigences. Ceci explique que la question identitaire du
marin embarquant longtemps soit centrale pour le bon fonctionnement du navire.
Les
choses ne sont cependant pas si simples en réalité et l’individu fluctue
habituellement entre l’acceptation soumise de n’être qu’un membre du
groupe et les tentatives de réhabilitation identitaire indispensables pour
conserver la sensation forte d’être avant tout un individu qui se sait
unique mais qui reconnaît la nécessité de la compensation groupale. Après
quelques semaines, l’équilibre se réalise, surtout si le groupe vit, c’est-à-dire
n’est pas une simple entité inerte ballottée seulement par les flots et le
vent. La vie à bord des bateaux de la marine nationale se distingue sans
doute de beaucoup d’autres types de navires par une vie institutionnelle
riche, de forte traditions et des objectifs modérateurs de stress : la
mission du bâtiment souvent valorisante pour le groupe, l’impression d’aventure
et de vivre une expérience hors du commun, le voyage et les escales.
Dans
ce contexte, l’identité du marin et l’identité du groupe doivent trouver
des espaces communs et la dimension corporelle devient fondamentale. Le marin
accepte une certaine emprise de l’institution sur son corps (obéissance,
attitudes, uniformisation) et l’espace corporel est en quelque sorte le lieu
de rencontre de l’individu et du groupe. Ce que le sujet comprend à son
arrivée dans le groupe, c’est qu’il peut utiliser son corps pour s’exprimer,
se montrer, se valoriser, tout en servant le groupe, et ceci est une
extraordinaire défense face à l’acculturation qu’il vit brutalement lors
de l’embarquement, surtout pour les plus jeunes. Le paradoxe est alors que
le sujet défaillant est parfois amené à exprimer sa souffrance par l’intermédiaire
de ce corps, et la pathologie fonctionnelle et psychosomatique représente un
des grands modes d’expression de la plainte du marin. Plusieurs explications
sont possibles : mise en valeur du corps, confrontation corporelle
permanente, seuil de tolérance psychiatrique bas dans l’armée, expression
émotionnelle retenue des marins, situation de transplantation, régression…
Une autre hypothèse paraît pertinente : l’identité historique du
marin. La profession de marin est une de celle qui possède la plus riche et
la plus ancienne histoire. Il existe un lien presque généalogique entre les
marins de tous les temps. Le marin ne s’est jamais plaint dans l’histoire,
malgré des conditions d’existence extrêmement
dures et pénibles , et cette
caractéristique semble avoir
traversé les siècles pour se retrouver chez la plupart de nos marins,
quelque soit la branche.
En fait, il existe un décalage culturel, inscrit dans une continuité
historique, entre ce que dit le marin et ce qu’il ressent, qui semble à la
fois une défense personnelle (se protéger de l’invasion de l’autre) et
collective (ne pas contaminer le groupe).
Cela
n’empêche pas les plaintes d’insatisfaction, comme ont pu nous le
révéler des entretiens aléatoires lors de cette campagne de six
mois et lors d’autres embarquements: le marin est et a toujours été,
qu’elle que soit le type de marine, un être ambivalent, appréciant sa
condition et le voyage, tout en se plaignant de la séparation et du mode de
vie, souvent sans en faire part autour de lui pour ne pas contaminer le
groupe.
La
grande majorité des marins en difficulté psychologique relataient un ou
plusieurs évènements significatifs dans
les semaines précédant le départ ou durant la campagne (mésentente
conjugale, maladie, décès…). Il s’agit d’une des grandes
caractéristiques de cette situation embarquée de longue durée : l’impossibilité
pour l’individu de gérer un problème ou un événement survenu à des
milliers de kilomètres, dans un autre espace spatio-temporel, avec un vécu
de culpabilité et d’impuissance, qui amènent bon nombre de marins à ne
souhaiter recevoir que des nouvelles positives durant leurs campagnes. L’identification
au groupe (ou à un sous-groupe) ainsi que le caractère recouvrant et
protecteur de l’institution, permettent à l’individu de vivre une
expérience jugée plutôt enrichissante, et dont, en tout cas, quelques
années plus tard, ils conservent un souvenir positif, malgré les
difficultés.
Dans
certains cas, le débarquement est alors un moment difficile, source d’une
crise identitaire à la dimension de la forte identification groupale et
institutionnelle , d’autant plus que les embarquements ont été
nombreux. Le groupe de vie terrien lui est parfois étranger, les habitudes se
sont prises sans lui pendant si longtemps, le débarquement laisse un
sentiment de vide. Les décompensations dépressives sont fréquentes, mais la
crise est souvent compensée par une sorte d’addiction au souvenir, mêlée
de profonde nostalgie, avec participations à des associations d’anciens
marins et commémoration ritualisée du souvenir.
ANNEXES : travaux, publications sur le sujet
maritime
Thèse
de doctorat en psychiatrie, Nantes, 1992 :
« Problèmes
psychologiques et psychiatriques à bord du porte-hélicoptères Jeanne d’Arc,
durant la campagne 1990-91 »
Livre
aux Editions La Plomée, 1999 : « Humeurs océanes »,
Journal de bord d’un psychiatre embarqué sur la Jeanne d’arc
Subjectif, numéro spécial,1992, 5. Communication congrès Brest
« Alcoolisme et toxicomanie »,17/10/1992
Synapse,
n°107, juin 1994
(avec
H.Hamon, Y.Raoul, R.Poltini-Degenève)
Médecine
et armées, 1993, 21, 8, 617-620
Revue
Alcoologie, 1995, tome 17, 1, 45-48
Synapse,
n°143, février 1998
«Analyse des facteurs et des modérateurs de
stress d’un métier particulier : matelot dans la Marine
nationale »
Communication-poster, congrès de thérapie
comportementale et cognitive, Brest, mai 2001
«Gestion de soi et situations
extrêmes, à propos des navigateurs du grand large »
Coordination
d’une table ronde, congrès de thérapie comportementale et cognitive de
Brest, mai 2001, avec Pr Le Scanff (Reims, laboratoire de psychologie
appliquée), et navigateurs
« Il
était une fois la Jeanne… »
(à paraître)
23/02/02