Modalités de sortie de la profession de marin par la maladie mentale

   

Dr Joël CUZON

Attaché de Consultation de Médecine Maritime  -  Centre de Pathologies Professionnelles  -  CHU Brest

 

C’est une observation constante que celle du nombre croissant de marins sortant de la profession de manière anticipée par rapport à cet age de 55 ans qui, naguère, les faisait accéder à la retraite avec cette fierté d’avoir fait une belle carrière, un beau métier : le grand métier. C’est également une observation fréquente que cette constatation de départs anticipés qui ne relèvent pas particulièrement d’une maladie caractérisée comme devant engendrer l’inaptitude à la navigation et qui sont de plus en plus empreints d’une certaine connotation psychiatrique.

 

Cette constatation m’a conduit à tenter d’analyser d’un peu plus près les raisons de ces départs anticipés de la profession par la voie de la maladie et à cerner les situations pour lesquelles l’altération à la santé mentale constituait un élément déterminant de ces sorties.

Cela a été l’objet d’une étude ayant pour objectif celui de la compréhension du mécanisme de ces sorties et de la manière qu’il pouvait y avoir de les éviter.

Cette étude a consisté en un recensement sur 4 ans, et pour l’ensemble de la population de marins de la région Bretagne, de tous les dossiers de présentation des marins devant les commissions de l’Etablissement National des Invalides de la Marine ayant fait proposition d’octroi de Pension d’Invalidité Maladie ou de Pension de Retraite Anticipée ; cette dernière étant conditionnée par la décision d’inaptitude à la navigation prise à l’égard du marin.

 

 

 

Les premières constatations     

 

Pour une population de marins à niveau de 14000, celle de la région Bretagne, il a été constaté que, chaque année, une moyenne de 202 de ces marins sortait de la profession par la voie de la maladie. Ceci représente 1, 40 % de la population de référence.

 

Les sorties pour maladies étiquetées « psychiatriques », au nombre de 120 sur 4 ans, se placent au 3 ème rang des maladies conduisant à l’éviction de la profession ; le 1 er rang étant occupé par les pathologies ostéo articulaires, et avec une très nette prépondérance des localisations rachidiennes, alors que le 2 ème rang est concerné par les pathologies cardio vasculaires.

 

Repérage des indicateurs de sortie de la profession

 

1 - L’âge de départ : le temps de navigation effectué              

 

q       C’est un élément important à considérer, car en fonction du temps de navigation effectué, il peut être déterminant pour ce qui est des possibilités et conditions d’octroi de pension.

Le regroupement sur les 3 tranches d’âge :

-      moins de 35 ans,

-      de 35 ans à 45 ans,

-      au delà de 45 ans,

situe les marins par rapport aux 15 ans minimum de navigation nécessaires à l’obtention de la Pension de Retraite Anticipée et par rapport aux 25 ans de navigation au delà desquels on peut penser  que le marin accèdera à une retraite dans des conditions à peu près acceptables.

 

q       Sur les 120 sorties , dites psychiatriques, relevées en 4 ans, les constatations sont les suivantes :

-      15 personnes avaient moins de 35 ans, soit 12 % du groupe.

-      35 personnes avaient de 35 à 45 ans, soit 28 % du groupe.

-      70 personnes avaient plus de 45 ans, soit 60 % du groupe.

Nous avons donc une majeure partie des départs qui se constitue dans la tranche d’âge la plus élevée, et, à priori, pour des marins dont on peut penser qu’ils ont déjà une carrière derrière eux.

Cela conduit à la question du pourquoi de l’émergence tardive d’une pathologie mentale, du pourquoi de ce qu’on peut penser être une désadaptation tardive au métier de marin.

Le petit groupe de départs avant 35 ans, et donc nécessairement pour des marins qui ont été confrontés à des problèmes de reclassement professionnel dont on ne dira jamais assez la difficulté, est peut être moins surprenant. Il peut correspondre à des personnes qui étaient déjà porteuses de troubles de la personnalité qui ont pu se décompenser en cours de navigation, et peut être du fait de celle ci, et ont ainsi été révélés.

 

2 – L’indicateur « trouble de la personnalité »

 

Cet indicateur apparait dans les rapports médicaux sous des formes variées qu’il m’est apparu intéressant de regrouper par ce qu’elles avaient de commun, et ceci nous fait envisager ce « trouble de la personnalité » dans une acception large. Nous considérons ici des personnes ayant des dispositions à avoir un comportement déviant ; dispositions connues antérieurement ou s’étant révélées en cours de navigation au gré ou non des aléas de celle ci mais, à priori et sous toute réserve, inhérentes à cette personne et si l’on peut dire, prédéterminées dans son vécu.

 

 

3 – L’indicateur « rupture affective »

 

La rupture affective est une notion qui apparaît fréquemment dans les dossiers. Il ne nous est pas permis de dire si cette rupture intervient comme cause ou comme conséquence du trouble psychologique manifesté mais, c’est un fait que la vie du marin est bien souvent empreinte de difficultés affectives.

Certes, le marin est souvent absent, et ceci peut expliquer cela, mais au delà de ce cliché, il y a l’autre absence . . . celle qui place peut être le marin dans une affectivité qui n’est pas du registre commun . . . qui lui fait lever les yeux vers les étoiles . . . qui fait une grande part à l’imaginaire et qui ne compose pas très bien avec la maturité affective nécessaire à la stabilité de la relation de couple.

Et ceci explique aussi pourquoi «  ces grands gars fastueux et gueux », comme le disait des marins Marguerite YOURCENAR, s’évadent aisément des contingences du couple ou en sont rejetés.

 

 

4 – L’indicateur « événement professionnel »

 

Cet indicateur, professionnel, peut se décliner selon trois modes.

q       Il y a l’événement de mer brutal, le sinistre de mer, le naufrage, dont on comprend bien la marque qu’il va laisser sur la personne.

La relation de causalité est ici évidente avec le développement d’une névrose traumatique ou post traumatique.

 

q       Il y a les conditions de travail à bord dont on connaît parfaitement la pénibilité.

 

q       Et puis il y a ce qui est fréquemment mentionné dans les dossiers sous la forme d’un d’un désinvestissement professionnel, d’un glissement de la personne dans ses motivations à être ce marin là , sur ce navire là et précisément dans ce rôle là à bord. Cette dévalorisation professionnelle est quelque chose d’assez commun, affectant tout travailleur «  blanchi sous le harnais », ayant perdu ses enthousiasmes de jeunesse et qui voyant poindre la fin de son existence professionnelle, ne souhaite plus développer les nécessaires investissements à son maintien dans la course.

 

 

Distribution des indicateurs de sortie

 

1 – Fréquence relative des indicateurs sur l’ensemble des sorties

 

Le critère « trouble de la personnalité » est l’indicateur le plus fréquemment rencontré. Il se situe à 60 % de l’ensemble des sorties.

Les parts concernant les critères « rupture affective » et « événement professionnel » sont, pour l’un comme pour l’autre, rencontrées dans 38 % des dossiers.

 

Nous avons donc un fort contingent de personnes qui ont des dispositions de personnalité témoignant d’une certaine fragilité.

Il faut noter également que les maladies psychiatriques caractérisées, au sens du trouble psychique avéré, tel qu’il est mentionné dans l’arrêté relatif à l’aptitude à la navigation, n’émergent de cette cohorte qu’au faible niveau de 7 %.

 

 

2 – Distribution des indicateurs de sortie en fonction des tranches d’age et selon l’ancienneté dans la profession

 

Les résultats observés témoignent de la grande fréquence du signalement « trouble de la personnalité » pour l’ensemble des sorties et ceci, quelle que soit la tranche d’age.

Il est à remarquer sa très nette prépondérance pour les sorties avant 35 ans où il apparaît pour chaque dossier. Il devient relativement moins important pour les tranches d’age plus anciennes.

 

Nous remarquons l’émergence de l’indicateur « événement professionnel » dès la 2 ème tranche d’age, celui ci continuant à s’accroître dans la dernière tranche d’age où il est signalé pour une bonne moitié des sorties.

 

Nous mentionnons la bonne constance du  critère « rupture affective » sur les trois tranches d’age. Les aléas de la vie à deux semblent être bien fixés dès le début de la carrière , la petite croissance de fin de carrière venant y ajouter, peut être, le poids des ans passés ensemble.

 

 

3 – Associations des indicateurs de sortie

 

Les deux faits importants que nous pouvons constater sont les suivants.

 

q       1 er fait

 

Il s’agit de l’existence d’un trouble de la personnalité qui est retrouvé sur toutes les sorties avant 35 ans. Il est constamment présent et se suffit à lui même pour déterminer la sortie des 70 % de cas où il est retrouvé isolé.

Nous notons également que, dans cette tranche d’age, nous n’avons aucun indicateur professionnel.

Plus les départs sont précoces, plus ils apparaissent comme étant uniquement déterminés par l’existence d’un trouble de la personnalité qui était soit déjà existant avant le début de la navigation ou qui s’est révélé à l’occasion de celle ci.

 

 

q       2 ème fait

 

Il s’agit de l’émergence de l’indicateur « événement professionnel » sur des carrières déjà constituées, voire sur leur terme.

Il est délicat de dire que ce critère est déterminant pour ces sorties, mais il est tout de même mentionné pour 51 %  dans la dernière tranche d’age qui est notre cohorte la plus importante.

Parallèlement, pour cette dernière tranche d’age, le critère « trouble de la personnalité » s’atténue à 60 % des sorties, n’étant isolé que pour 30 % des situations pour lesquelles il est relevé.

Il nous paraît assez cohérent de constater que le critère « événement professionnel » n’est jamais isolé, et toujours en liaison avec le critère « trouble de la personnalité » . C’est une évidence de dire que l’événement professionnel n’intervient pour la sortie de la profession que par sa conséquence sur la personne.

A ce titre, les troubles psychologiques relevés pour la dernière tranche d’age, lorsqu’ils ne sont pas isolés, peuvent être considérés comme secondaires et résultant d’une altération de la façon d’être de la personne du fait de cet événement qui lui est extérieur et vis à vis duquel il n’est plus assuré de contrôle.

Il s’agit plus ici d’une atteinte à la santé mentale que d’une maladie mentale.

Il est effectivement peu probable que nous soyons confrontés ici, à des troubles psychologiques prédéterminés et qui ne se révèleraient qu’aussi tardivement. A mon sens, il n’est pas interdit de penser que le facteur « événement professionnel » a été suffisamment traumatogène par lui même pour induire ces altérations tardives de la personne, et cela mérite notre attention.

 

Cette étude nous permet de placer en exergue deux problématiques pour ce qui est de la santé mentale du marin. L’une se place en début de carrière et nous fait poser la question de l’attitude de prévention qu’il convient d’avoir à l’égard des troubles psychologiques qui s’y manifestent. L’autre, interroge sur cette évaporation des marins sur le terme de la carrière et sur les caractéristiques de la vie professionnelle qui paraissent les déterminer.

 

 

Troubles de la personnalité et aptitude à la navigation

 

 

1 – Réalités de l’attitude de prévention à l’égard des troubles psychologiques

 

Il n’est pas inutile de rappeler que la prévention qui s’exerce à l’égard du marin, quant à la possible apparition chez ce marin de désordres psychologiques, s’inscrit  globalement dans une action prévention vis à vis de la sécurité de la navigation ; domaine devenu très sensible dans le contexte maritime actuel ; cette action passant donc par cette intervention sur ce qu’il est commun d’appeler « le facteur humain ».

 

C’est au médecins du Service de Santé des Gens de Mer, chargés de se prononcer sur l’aptitude à la navigation - de nos marins nationaux - qu’il est en quelque sorte demandé de se prononcer quant à la fiabilité du marin sur ce domaine de la sécurité de la navigation. Il appartient à ce médecin de dire si on peut être assuré que le comportement du marin à bord restera adapté, et en toutes circonstances.

 

Pour ce faire, le médecin du Service de Santé des Gens de Mer, ainsi missionné par l’autorité maritime nationale, dispose comme outil, de l’arrêté du16 avril 1986  relatif aux conditions d’aptitude « physique » à la profession de marin ; cet arrêté ayant été récemment modifié par l’arrêté du 6 juillet 2000.

L’article 1 de cet arrêté fixe le cadre de façon tout à fait claire. Il est énoncé que, d’une manière générale, le marin ne doit pas être un danger pour lui même, pour l’équipage dont il est membre, et pour le navire sur lequel il se trouve embarqué.

Pour ce qui est des altérations du comportement pouvant résulter de désordres psychiques, les choses sont précisées par l’article 14 de ce même arrêté. Il y est dit que doit être écartée de la navigation toute personne qui serait porteuse d’un trouble psychique pour lequel on constate, à la lecture du texte, que ce trouble doit être avéré, c’est à dire, bien caractérisé.

 

Nous observons donc, que cet arrêté sur l’aptitude à la navigation est un instrument qui va permettre, qu’effectivement, ne soient pas admises sur un navire des personnes affectées par la maladie mentale, mais qu’il est très discret pour ce qui est des personnes qui, potentiellement, risquent de  décompenser un trait de personnalité latent par le fait de la navigation et seraient donc susceptibles de révéler la maladie mentale, celle la même qui est cause d’inaptitude.

De fait, cet arrêté sur l’aptitude m’apparaît plutôt comme l’instrument de l’éviction de la profession que comme un outil de prévention.

 

 

2 – Utilité et faisabilité de la sélection psychologique

 

Le fait que le secteur du travail maritime s’inscrive de plus en plus dans une démarche sécuritaire – si l’on en croit le discours des autorités maritimes, nationales ou internationales, après chaque catastrophe maritime - , abonderait effectivement pour la mise en place d’une sélection psychologique.

 

Quelques réticences sont à considérer pour ce qui est du développement d’un projet de ce type.

 

q       1 er point

 

Notre population de marins est une population civile pour laquelle il existe un droit au travail et pour laquelle, à priori, il ne peut être exercé de surveillance médicale particulière que si le poste de travail est précisément désigné comme un poste de travail à risque particulier. Cette notion a été intégrée au Code du travail maritime par l’article 48 de la loi dite « Pêche » du 18 novembre 97 qui vient placer les marins à égalité de droits avec leurs homologues terrestres.

 

Cela a déjà donné lieu à débat pour ce qui concerne les conduites addictives à l’égard des drogues et de l’alcool. Certaines compagnies de navigation avait d’ailleurs anticipé sur ce droit à exercer des dépistages à bord des navires et cela avait été tacitement accepté par l’autorité maritime nationale. L’arrêté sur l’aptitude du 6 juillet 2000 a finalement avalisé cette pratique, mais on observera que cela est dit de façon très pudique. Il est dit en effet, et je cite l’ajout qui a été fait à l’article 14 de l’arrêté, que pour  « Les états d’assuétude toxicophiliques, y compris alcooliques, le recours, qui ne peut être systématique, à des tests de dépistage, est justifié si les activités de l’intéressé comportent des risques pour lui même ou pour des tiers ».

 

Question : Qui va dire quelles sont les activités inhérentes à la navigation qui comportent des risques ?

La réponse à cette question serait intéressante afin que puisse être clairement définie l’attitude à avoir à l’égard de la consommation de toxiques et, par extension ou transposition à tout ce qui peut être générateur de trouble du comportement à bord, elle éclairerait sur la manière de procéder pour mettre en place une sélection psychologique.

 

 

q       2 ème point

 

La mise en œuvre d’une sélection psychologique suppose qu’il existe  une volonté de le faire, et surtout une volonté de mise en place de moyens appropriés à sa réalisation.

Personnellement, je doute, que les retranchements appuyés de l’autorité maritime sur un cadre régalien d’un autre age et d’autres mœurs maritimes, soit très propices aux initiatives nécessaires à la formalisation d’un projet de ce type.

 

 

3 – La sélection psychologique : pour qui et pour quel poste de travail à bord ?

 

q       Il semble particulièrement évident que doivent être ciblés les postes de responsabilité à bord . . . les postes de conduite du navire et ce, d’autant que le contexte actuel de la navigation a conduit au transfert sur les responsables du bord de responsabilités dépassant largement la simple conduite du navire. Il me semble donc, qu’il serait tout à fait judicieux d’appliquer l’outil de la sélection psychologique à tous les élèves des Ecoles Nationales de la Marine Marchande destinés à l’obtention des brevets de commandement.

 

q       Devons nous également nous préoccuper des postes d’exécution à bord ; postes de travail qu’il serait utile de démembrer et de catégoriser par rapport au risque auquel ils exposent ?

Ici, je pense particulièrement aux postes de travail sur le pont d’un navire de pêche.

 

Mais enfin, nous savons aussi que le monde maritime est multiple et que certains secteurs d’activité peuvent constituer, pour des personnes « limites », inadaptées ou inadaptables au cadre socio professionnel terrestre, un milieu d’épanouissement et d’insertion.

Je pense à ces personnes qui n’ont pu accéder à une formation professionnelle, qui, dès leur adolescence, apparaissent déjà comme des exclus . . . qui ont déjà « essuyé » des rejets de la part de structures professionnelles . . . et dont l’armée n’a même pas voulu parce que classés « P3 ».

Cependant, il est des « P3 », des situations de détresse sociale, familiale, affective . . . qui ont ainsi trouvé un épanouissement, un cheminement leur donnant l’identité par l’appartenance à un groupe valorisateur. Et si on peut penser, que ce sont les activités littorales qui sont les plus appropriées à cette révélation de l’être et parce qu’elles proposent à la personne un cadre dont elle peut appréhender aisément les limites ainsi que les règles et auquel elle peut s’identifier, parce qu’il lui faut des limites simples . . . on a aussi, parfois, des expériences réussies dans des types de navigation à l’horizon plus mouvant.

 

Malgré la complexité de la tâche qui,  consisterait à rechercher l’outil le plus approprié à une personne donnée, cela devrait être possible par référence à un monde maritime traditionnel, aisément discernable dans ses composants et empreint de l’humanisme qui a été le sien jusqu’à cette dernière décennie.

Cela devrait être possible dans un monde du travail maritime s’appuyant sur la cohésion des groupes de travail, par l’appartenance à ce groupe de travail qu’est l’équipage et aux valeurs fortes dont il est porteur. Cela serait en mesure de satisfaire la quête identitaire de personnes qui sont, justement, en perte d’identité.

 

Il nous faut cependant nous faire aucune illusion sur la capacité du monde maritime à retrouver ses valeurs originelles, sa capacité à stopper cette évolution dans laquelle on assiste à la dilution de la personne au sein de structures d’économie concurrentielles se plaçant sur la scène internationale.

Il ne nous reste plus qu’à mettre en place les « garde fous » d’une sélection psychologique dure pour qu’il soit évité à l’homme qu’il ne se casse et pour qu’il soit le parfait instrument de rentabilité par l’assurance qu’on en aura sur sa fiabilité et sa sécurité.

         Réalités du contexte socio professionnel maritime : son incidence sur la     santé mentale  

Ces évènements professionnels, nous avons vu qu’ils pouvaient correspondre à des évènements de mer exposant brutalement la personne.

 

Nous avons vu également que cette déstabilisation pouvait être inhérente aux conditions de travail à bord et à leur spécificité maritime. Nous pouvons mentionner :

 

q       La nécessité de quitter un milieu familial terrestre et de vivre l’absence.

 

q       La conjonction et l’interpénétration d’un milieu de travail et de vie.

 

q       L’éloignement.

 

q       La pénibilité de la tâche ; qu’il s’agisse d’une pénibilité physique ou d’une pénibilité mentale en y incluant le peu d’attrait et l’ennui que peuvent générer une tache de veille se répétant inlassablement sur certains longs voyages.

 

q       Les contraintes spécifiques au navire avec ses nuisances telles que le bruit et les vibrations

 

q       La confrontation aux autres qui est constante dans un milieu clos et hiérarchisé

 

q       La confrontation aux risques de la navigation et la nécessité de les anticiper

 

Cela, c’est ce à quoi doit s’attendre tout marin. Ce sont les contraintes spécifiquement maritimes et dont on peut comprendre qu’elles deviennent pesantes une fois passés les premiers enthousiasmes.

Le problème actuel, c’est que sont venues s’y ajouter de nouvelles contraintes ; non plus liées aux conditions de travail, mais apparues avec les nouvelles modalités d’exploitation des navires, avec cette nouvelle organisation du travail maritime qui se met en place depuis une vingtaine d’années.

Nous faisons référence ici :

 

q       A l’internationalisation du transport maritime quant aux équipages des navires. Ceci conduit à la confrontation à des cultures différentes et à la confrontation de l’acceptation de conditions de travail et de conditions de traitements différents selon la nationalité d’appartenance. Ces situations d’inégalité de traitement sont certainement culpabilisantes quelque part.

 

q       La constitution de plus en plus large d’équipages mixtes en nationalité confronte également nos marins nationaux à la nécessité de « compenser » les insuffisances des personnels dont ils ont la charge. Il y a là surcroit de travail et majoration du stress quand on occupe un poste à responsabilité à bord et que, parallèlement, les exigences sécuritaires sont de plus en plus présentes.

 

q       Au système des bases avancées au chalut hauturier. Cette organisation du travail à la pêche au large confrontent les équipages à des charges et des rythmes de travail accrus pendant des périodes trop longues.

 

q       A l’instabilité des équipages à la pêche.

 

q       A la réduction des équipages avec la constitution de noyaux de compétence polyvalente qui se voient conférer des responsabilités accrues.

 

Autant « d’avancées », mais qui n’ont d’avancée que la prise en compte des nouvelles données économiques qui sont en train de structurer un monde du travail maritime dans lequel la personne du marin ne se reconnaît plus ou n’est plus reconnue.

C’est cette perte de reconnaissance, cette perte d’identité, cette fragilisation de l’estime de soi, qui sont pourvoyeuses de ces départs anticipés qui, finalement, ne sont pas motivés par la maladie perturbant la personne, mais plutôt par la souffrance mentale à laquelle elle est confrontée par cette absence de reconnaissance et dont on sait qu’elle fait le lit des pathologies de l’exclusion mais aussi des pathologies de l’excellence, de ceux qui restent des inclus et développent ce qu’on appelle : le syndrome des survivants.

Et tout y est dans le monde maritime actuel pour qu’on puisse s’attendre à un développement de cette atteinte à la santé mentale.

 

Il n’est pas innocent que les chefs d’entreprise maritime soient de plus en plus des financiers et non des marins et que, de la sorte, s’effrite la culture maritime nécessaire à la cohésion du groupe, de ce qu’on appelle encore sous le joli nom de « compagnie de navigation » qui donnait cette fierté de l’appartenance solidaire.

 

Il n’est pas innocent de voir se constituer à bord ces noyaux de compétence alors que se fait simultanément l’exigence de la polyvalence.

Cela est générateur du regard critique des uns sur les incapacités des autres et, dès lors, ceux là tairont leur peur et leur anxiété pour se défendre contre une perte possible de leur crédibilité. Dès lors, le silence vient remplacer la communication et la confiance s’étiole. Dès lors, ce qui prédomine, ce sont les frustrations, l’isolement, la compétition et la souffrance.

 

 

 

Conclusions

 

Nous avons donné quelques orientations envisageables pour répondre à la question de l’opportunité d’une sélection psychologique dans la profession de marin.

Nous avons dit que cette sélection se justifie par le fait qu’elle fiabilise l’élément humain et que, finalement, peu importe qu’au plan philosophique, cette fiabilisation se fasse pour une meilleure rentabilité ou une meilleure sécurité ; les deux pouvant d’ailleurs aller de pair.

Mais ce qui devrait nous importer à nous tous, et non seulement aux médecins, c’est que soit évité que la personne ne se perde et se détruise dans une confrontation à un environnement qui ne peut lui convenir.

Il est à craindre cependant que nous soyons un peu à contre courant dans ce paradoxe qui est celui de confronter les marins à des normes sécuritaires accrues alors que nous voyons arriver dans nos ports des navires en situation sanitaire précaire, armés par des équipages recrutés à la sauvette, et dont on voudra bien me dire si, à défaut de s’être préoccupé de leur bien être, on s’est, au moins, posé la question de leur fiabilité pour ce qui est de la sécurité de la navigation.

En cette occurrence, il me paraît tout de même difficile d’admettre «  que le chemin du paradoxe est le chemin du vrai », comme se plaisait à le dire Oscar WILDE.

 

 

Nous avons également été troublés par ces départs tardifs de la profession avec cette connotation de désinvestissement professionnel que le médecin du Service de Santé des Gens de Mer a laissé apparaître dans ses rapports avec un certain embarras et faute d’avoir trouvé dans ces situations ce qui correspondrait à la maladie mentale telle que désignée par l’arrêté sur l’aptitude à la navigation. Il est vrai, qu’autant il est accessible de décrire la maladie mentale, autant il est délicat de nommer ce qui n’est pas maladie, mais élaboration par la personne de stratégies de défense pour apprendre à se taire, pour apprendre à refouler ou à nier ses désirs, pour paraître ou demeurer adaptée. Cela se fait au prix d’un coût psychique important mais qui n’est pas toujours bien discernable.

Ce coût psychique est celui du travail de partage que va faire la personne entre « ce qu’elle veut et ce qu’elle peut, entre ce qu’elle désire et ce qu’elle doit »  pour reprendre les propos de DEJOURS sous l’éclairage de la psychodynamique du travail.

 

Il est à craindre, que face aux nouvelles contraintes du métier de marin, et qui sont le fait des nouvelles organisations du travail maritime, le médecin s’occupant de la prévention de la santé du marin soit bien démuni car, n’est ce pas, les faits perturbateurs de la santé de la personne appellent des préventeurs d’une toute autre nature.

Qu’il me soit tout de même permis de dénoncer ces évolutions du monde maritime. Ce monde maritime qui avait su jusqu’alors se préserver de cette perversité de l’envahissante anomie sociale contemporaine au sein de laquelle l’homme croit cheminer vers la liberté alors que sur son chemin ne se trouvent que l’aliénation de ses compromissions.

23/02/02