Rythme activité/repos et vigilance subjective d’un équipage de marins pêcheurs : importance du retour à la criée

Ghislaine TIRILLY   [1]

Communication au colloque "Mer & Santé" - Brest - 20 septembre 2001  

Thèmes de rattachement : horaires atypiques, sommeil fractionné, vigilance, ajustement des rythmes, milieu maritime, activité physique.

 

Les précédentes études effectuées dans le secteur des pêches (Andro, Myre, & Roger, 1991; Le Roy, 1993; Maline, 1987; Maline & Dorval, 1991) rapportent qu’il est bien difficile d’obtenir 6 heures de repos consécutives comme le prévoit le code du travail maritime. De plus, l’organisation du temps à bord des navires implique un rythme activité/repos souvent incompatible avec la plupart de nos fonctions biologiques et psychologiques. Dans ce contexte d’horaires de travail irréguliers et décalés, ne permettant pas de longs épisodes de repos, nous avons évalué les fluctuations de la vigilance en prenant en compte les étapes du travail des marins embarqués sur un navire pratiquant la pêche côtière en “ continu ”. L'équipage est composé de 4 à 5 marins. Après trois jours de repos passé à terre, l'équipage embarque pour une période de 11 jours communément désignée sous le terme d’une “ marée ”.

L’organisation d’une marée est soumise à différentes contraintes temporelles

Hormis les conditions météorologiques qui influencent directement l’activité des marins, différentes contraintes temporelles liées, notamment, à l’activité pratiquée (pêche côtière “ en continu ” dont la principale activité est la langoustine) déterminent l’organisation d’une marée. (a) La technique de pêche utilisée. Il s’agit ici de la technique du chalut dont le principe est le raclage des fonds par filet traînant, qui forme une poche une fois remonté, enfermant ainsi les prises. Le principe du chalut impose de remonter les poches toutes les 3 heures environ pour les langoustines. Le rythme des traits [2] présente donc une période théorique moyenne de 3h. (b) Les heures d’ouverture de la criée imposent un retour au port au cours de la nuit, avant 3:00 pour la vente du matin qui détermine ainsi la fin d’une “ journée ” de pêche. (c) L’absence de système de congélation à bord qui ne permet pas la conservation de la langoustine plus de 48 heures sur la glace dans la cale réfrigérante à 2°C. Les marins effectuent ainsi des retours au port toutes les 48 heures et reprennent la mer si tôt décharger la pêche. Cette contrainte définie le rythme du retour à la criée (RC) de période 48h. (d) La distance entre le port d’attache et le lieu de pêche. Il ressort de cette situation une organisation atypique liée à l’existence de contraintes temporelles fortes que l’on peut schématiser de la façon suivante :


Figure 1 – Schéma théorique de l’organisation du travail au cours d’une marée de 11 jours. Les flèches illustrent le rythme des retours à la criée (RC). Sur les périodes de 48h et 3h, les traits verticaux représentent la manœuvre du chalut. R : repos. © g.tirilly/ltc.


Face à une organisation aussi atypique, on peut se demander quelle va être la répartition des épisodes de repos sur 24 heures et quelles vont être ses répercussions sur les fluctuations circadiennes du niveau de vigilance ?

Un sommeil réduit et fractionné

Le sommeil a été estimé par la technique de l’actimétrie (2 marées) et des agendas de sommeil (3  marées). Le graphe ci-dessous représente l’exemple du rythme activité/repos d’un marin obtenu par enregistrement actimétrique (quantité de mouvements/période). Ce type d’enregistrement permet d’identifier les épisodes d’activité (nombreux mouvements de forte amplitude) des épisodes de repos (mouvements moins fréquents et de plus faible amplitude) sur plusieurs semaines en continu.


Figure 2 – Exemple d’actogramme obtenu par enregistrement actimétrique effectué en continu pendant 11 jours sur un marin. “ D ” marque le début de la marée, “ F ” la fin, “ RC ”, le Retour à la Criée et “ C ” la durée d’un cycle.

© g.tirilly/ltc.


 

Le rythme adopté par les marins est un rythme inférieur à 24 heures. Les épisodes d’activité sont de courte durée (4h 32mn±2h 55mn ; moyenne±écart type) et alternent avec des épisodes de repos dont la durée est inférieure à 2h (1h42mn±0h55mn). L’écart type est élevé sur les épisodes d’activité et révèle qu’il peut y avoir des épisodes d’activité d’une durée bien supérieure à 4 heures. Pour ne donner qu’un exemple, on a enregistré jusqu’à 12h24mn d’activité ininterrompue le 5ème jour, mais avec des phases de baisse d’activité considérable que l’on peut attribuer à des épisodes de quarts effectués à la passerelle. La durée du repos sur 24h excède rarement 6h (Tirilly & Foret, 1999) , répartis en 3 ou 4 épisodes. Le niveau d’activité varie au cours des cycles de travail avec notamment un pic d’activité au début de chaque cycle qui témoigne d’une activité intense à ce moment précis correspondant à la manœuvre du chalut (MA). En dépit du rythme imposé par ces manœuvres, l’activité est moins intense la nuit. On observe, en fait, deux organisations du travail possible : soient les marins rentrent au port débarquer leur prise (Retour à la criée) et ce retour interrompt l’enchaînement des traits, soient ils continuent leur pêche durant toute la nuit (Traits de nuit) mais en ralentissant le rythme. La durée des traits est alors allongée à 4h (Tirilly & Foret, 2000) .

- Le retour à la criée : une étape favorable au repos

Nous avons observé lors des embarquements que le retour à la criée qui marque une étape dans la succession des jours de pêche peut s’effectuer dans certains cas au bout de 24 heures. Les raisons de ce retour anticipé relèvent avant tout d’un souci de rentabilité (le prix de vente des langoustines sera supérieur), mais le patron évoque également la fatigue de l’équipage. Les marins précisent aussi que la période de mi-marée qui correspond à la fermeture de la criée est pour eux la période la plus fatigante. Une des raisons est qu’il n’existe pas cette rupture dans l’enchaînement des traits qui caractérise le retour au port de vente qui s’effectue avant l’ouverture de la criée, c’est-à-dire la nuit. Quel est son effet sur la répartition des épisodes de repos ?

 

TN

RC

t (student)

Durées de sommeil/24h

5:40 (1:33)

6:21 (1:41)

.0407

Durée moyenne d’un épisode de sommeil nocturne

2:05 (0:38)

2 :40 (0:48)

.0004

Nombre d’épisodes de sommeil nocturne

1,5 (0.6)

1,7 (0.7)

.0624

Tableau 1 – Comparaison des épisodes de sommeil entre les jours où les marins continuent à pêcher la nuit (TN) et les jours de retour à la criée (RC). Moyennes (écart type). © g.tirilly/ltc.

 

Si l’on compare les données relatives au sommeil en situation de retour à la criée (RC) et de travail de nuit (TN) (Tableau 1) on constate que la durée de sommeil sur 24 heures ainsi que la durée moyenne d’un épisode de sommeil sont significativement plus élevés à la suite d’un retour à la criée qu’en TN. Le nombre d’épisodes tend également à être plus élevé après un retour à la criée. Cette étape (RC) joue donc un rôle important dans la répartition et la durée du repos. Peut-on observer un effet de cette étape sur le niveau de vigilance des marins ?

Le maintien de la rythmicité circadienne de la vigilance

Les analyses de la variance (ANOVA) effectuées sur 2 marées, indiquent que le niveau de vigilance varie significativement en fonction de l’heure (F=9,557; p<.0001) sur l’ensemble de la marée. Selon le profil obtenu on observe une augmentation progressive du niveau de vigilance dans la journée pour atteindre un maximum en fin d’après-midi (18:00). Le soir, la décroissance est plus rapide pour revenir à un minimum nocturne, vers 24:00. Dans la mesure où le retour à la criée joue un rôle important dans la répartition et la durée du repos, on peut se demander quel est son effet sur le niveau de vigilance des marins.

- L’effet des retours à la criée sur le niveau de vigilance

Les analyses montrent qu’il existe une différence significative de vigilance à 9:00 (p<.05) le jour qui suit le retour à la criée. On peut également observer sur la figue 3 une baisse de vigilance plus accentuée en milieu d’après-midi (15:00) les jours de RC.


 

Figure 3 – Comparaison de l’évolution de la vigilance subjective entre le retour à la criée (RC) et les traits de nuit (TN). Les scores de vigilance sont exprimés en pourcentage par rapport à la moyenne individuelle. Les estimations ont été effectuées à intervalles réguliers à l’aide d’échelles analogiques visuelles (VAS). Cette échelle se matérialise par une ligne de 10 cm dont les limites représentent les deux états extrêmes du niveau d’éveil : “ très endormi ” à “ très “éveillé ”. Toutes les 3 heures, les marins devaient inscrire une marque reflétant leur niveau d’éveil à ce moment “ t ”.  (* : p<.05). © g.tirilly/ltc.


Conclusion-Discussion

Le rythme activité/repos des marins s’organise en fonction de la durée de chaque trait, c’est-à-dire sur des cycles de trois à quatre heures. Par conséquent, les marins pêcheurs présentent un sommeil caractérisé par un fractionnement en plusieurs épisodes (3-4) de courte durée dont les caractéristiques sont les suivantes : (a) période diurne : épisodes de sommeil d’une durée moyenne inférieure à 2:00 et irréguliers ;(b) période nocturne : épisodes de sommeil d’une durée moyenne de 2:30 et plus ou moins régulier selon l’étape de la marée (RC/TN). Malgré les perturbations liées au fractionnement du sommeil, la vigilance subjective présente un profil circadien qui diffère peu de celui que l’on peut observer dans les situations standards qui se traduit par un minimum nocturne et un maximum diurne. On retrouve une baisse de moindre importance l’après-midi vers 15:00, caractéristique des situations de privation de sommeil et qui correspond à un besoin de sieste plus important dans ces conditions (Monk, Buysse, & Reynolds, 1996) . Ces résultats soulignent l’importance du processus circadien qui se manifeste même dans des conditions d’horaires atypiques qui tendent à fractionner le rythme des 24 heures. Au plan théorique, le maintien de la rythmicité circadienne peut s’expliquer soit par la présence d’un épisode de sommeil nocturne même de courte durée mais pris à heure régulière qui permet un “ ancrage ” des rythmes (Minors & Waterhouse, 1981) , soit par l’importance d’une activité physique intense (Davenne & Lagarde, 1995) . Une étape comme le retour à la criée, permettant de bénéficier d’un sommeil nocturne plus régulier, peut jouer un rôle très important, d’une part en provoquant une hausse du niveau de vigilance le matin (effet à court terme) et, d’autre part, en favorisant un ancrage des rythmes (effet à moyen ou long terme). Au plan pratique, il est important de prendre en considération le maintien de cette rythmicité circadienne de la vigilance dans les risques d’accidents ou d’incidents auxquels sont exposés les marins pêcheurs. Les heures de baisses nocturnes et d’après-midi correspondent à deux moments à risque où mieux vaut éviter de travailler seul à la passerelle, par exemple.

Références

Andro, M., Myre, G., & Roger, J. P. (1991). Santé et sécurité à la pêche maritime. La revue maritime. L'Escale, 91p.

Davenne, D., & Lagarde, D. (1995). Circadian rhythm of vigilance and temperature during 24 hours of continuous exercise. Med. Sci. Res., 23, 767-770.

Le Roy, Y. (1993). Nouvelles tendances en matière de stockage des captures à bord des chalutiers de pêche au large : influence sur l'activité de l'équipage . CNAM: Paris.

Maline, J. (1987). L'activité à bord d'un chalutier de pêche artisanale au large : contraintes et régulation d'un travail collectif - Analyses et recommandations. Diplôme d'ergonomiste. Paris: CNAM.

Maline, J., & Dorval, P. (1991). Activité de travail du marin pêcheur et fréquence cardiaque. Arch. Mal. Prof., 52(1), 7-15.

Minors, D. S., & Waterhouse, J. M. (1981). Anchor sleep as a synchronizer of rhythms on abnormal routines. In L. C. Johnson, D. I. Tepas, W. P. Colquhoun, & M. J. Colligan (Eds.), Biological rhythms, sleep and Shift Work (MTP Press ed., pp. 399-414). Lancaster.

Monk, T., Buysse, M., & Reynolds, C. (1996). Circadian determinants of the postlunch dip in performance. Chronobiol. Int., 13, 123-133.

Tirilly, G., & Foret, J. (1999). Polyphasic sleep/wake strategy and alertness: observations in fishermen. Paper presented at the 14th International Symposium on Night and Shiftwork, Wiesensteig (Germany).13-17 septembre

Tirilly, G., & Foret, J. (2000). Evolution du rythme activité/repos et de la vigilance subjective d'un équipage de marins pêcheurs. Actes du XXXVème congrès de la SELF, Octarès Edition, Toulouse, 550-560.



[1] Laboratoire Travail & Cognition - UMR 5551 du CNRS - Maison de la Recherche - Université Toulouse Le Mirail - 5, Allées A. Machado - 31058 Toulouse cedex 1 - tirilly@univ-tlse2

[2] Le trait correspond au temps que passe le chalut à racler les fonds.

23/02/02